Lançon sur Charlie

« (…) il ne fallait pas désespérer le Billancourt musulman. »

On attribue à Camus l’idée, souvent reprise aujourd’hui, que mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde. Le propos de Philippe Lançon à propos du silence, ou du manque de solidarité, dont fut l’objet Charlie Hebdo suite aux attaques qu’il a subies avant l’attentat meurtrier des frères Kouachi, suggère une formule analogue: ne pas nommer les choses ajoute aux malheurs du monde.

Voir aussi Ozouf sur l’insulte, Rosset sur religion et violence, Freud sur la guerre


« Charlie a eu de l’importance jusqu’au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2006. Ce fut un moment crucial : la plupart des journaux, même certains notables du dessin, se désolidarisèrent d’un hebdomadaire satirique qui publiait ces caricatures au nom de la liberté d’expression. Les uns, par souci affiché de bon goût ; les autres, parce qu’il ne fallait pas désespérer le Billancourt Musulman. (…) Cette absence de solidarité n’était pas seulement une honte professionnelle, morale. Ella a contribué à faire de Charlie, en l’isolant, en le désignant, la cible des islamistes. La crise qui suivit éloigna du journal une bonne partie de ses lecteurs d’extrême gauche, mais aussi les hiérarques culturels et les donneurs de ton qui, pendant quelques années, en avait fait un journal à la mode. Ensuite, son déclin fut ponctué par une suite de nouveaux locaux, tantôt laids tantôt lointains (…) Les plus sinistres étaient ceux, sur un boulevard extérieur, qui furent incendiés par un cocktail Molotov, en novembre 2011. Nous nous étions retrouvés par une matinée froide et grise devant ce qu’il en restait, l’eau des pompiers ayant achevé de détruire ce que le feu avait entrepris (…) Certains pleuraient. Nous étions accablés par une violence que nous ne comprenions pas tout à fait et que la société, dans son ensemble, si l’on excepte l’extrême droite pour des raisons et avec des objectifs qui ne pouvaient être les nôtres, refusait de constater. » (p 65-66)

Source : Philippe Lançon, Le Lambeau, NRF, 2018.

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