De Swaan sur Arendt et la banalité du mal

« Cette stratégie de camouflage fut portée à la perfection par Servatius, l’avocat d’Eichmann (…) »


Pavés et feuilleL’idée de banalité du mal doit être prise avec précaution. Selon Abraham de Swaan, en tout cas, c’est en tombant dans un piège, celui de la stratégie de la défense d’Eichmann lors du procès de Jérusalem, qu’Hannah Arendt l’aurait conçue. 

Une collaboration signée Drives en réaction à l’article Arendt sur Eichmann et la banalité du malVoir aussi Enríquez Gómez sobre la Inquisición ; Tchekhov sur l’aveuglement ;  


« Dans la majorité des procès menés contre les criminels de guerre, ceux-ci s’étaient jusqu’alors présentés comme des citoyens ordinaires, pas spécialement motivés par les tâches dont ils devaient s’acquitter, faisant plutôt preuve de tiédeur dans leurs convictions idéologiques, ambitieux peut-être mais pas de façon démonstrative, relativement peu enclins à la haine raciale ou ethnique et ne manifestant pas une loyauté débordante au chef du parti. Se reconnaître de fortes motivations risquait somme toute de révéler leur implication personnelle dans le travail d’extermination, et par là même de souligner leur responsabilité individuelle.

« Cette stratégie de camouflage fut portée à la perfection par Servatius, l’avocat d’Eichmann, qui, s’il échoua à duper l’accusation et le juge, réussit à berner quelques-uns des journalistes qui assistaient au procès (en particulier Hannah Arendt ainsi d’ailleurs que l’écrivain néerlandais Harry Mulisch). Ceci alors même que l’on savait qu’Adolf Eichmann avait été un chasseur de Juifs fanatique, connaissant de façon précise le sort réservé à ses proies. Dans les interviews qu’il donna à Willem Sassen — ancien Waffen-SS hollandais qu’il avait connu en Argentine — et dont une version partielle, expurgée par la famille Sassen, fut publiée dans le Time Weekly, il affirmait que, tout en n’ayant aucun regret, il aurait été heureux de pouvoir exterminer en totalité les 10,3 millions de Juifs. Arendt attirait l’attention sur le fait que, pendant et après la guerre, Eichmann avait à plusieurs reprises fanfaronné en affirmant : « Je sauterai dans ma tombe en riant, car c’est une grande satisfaction pour moi que d’avoir sur la conscience la mort de cinq millions de Juifs ». Mais écartant cet aveu singulier en le qualifiant de « rodomontade », elle ajoutait : « C’est sa vantardise qui perdit Eichmann ». En fait Eichmann ne se vantait pas, il était même plutôt sérieux, et ce ne fut certainement pas ce vice qui lui causa des ennuis, mais le fait qu’il avait joué un rôle clé dans l’extermination de millions de Juifs. » (p.32-33)

Source : Abraham de Swaan, Diviser pour tuer. Les régimes génocidaires et leurs hommes de main, Seuil, 2016.

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Arendt sur l’Existentialisme et l’esprit de sérieux

« L’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté (…) »

Entrée Métro 1Des philosophes qui sont aussi journalistes, auteurs dramatiques, romanciers, dont les livres se vendent comme des romans policiers et les pièces se jouent devant des foules enthousiastes. Des philosophes saltimbanques qui habitent à l’hôtel, passent leur temps dans des cafés. Des philosophes à succès qui ne deviennent pas des raseurs respectables. Une véritable rébellion des intellectuels, selon les termes utilisés par Hannah Arendt pour décrire le courant existentialiste français de l’après Deuxième Guerre Mondiale. Nous reproduisons ici des extraits de sa présentation du rejet par les existentialistes de « l’esprit de sérieux » avec, en arrière plan, la question de savoir si cela n’est pas un mal qui frappe en particulier les technocrates de la société actuelle.

Voir aussi les citations de Sartre et de Nietzsche sur la mauvaise foi et, au sujet de l’Etranger de Camus auquel Arendt fait ici allusion, le commentaire à Nietzsche sur l’éternel retour.


« Les existentialistes français, bien qu’ils diffèrent considérablement entre eux, partagent deux thèmes majeurs de réflexion : premièrement, le rejet de ce qu’ils appellent l’esprit de sérieux ; et deuxièmement le refus obstiné d’accepter le monde tel qu’il est comme le milieux naturel et prédestiné de l’homme.

« L’esprit de sérieux, le péché originel selon la nouvelle philosophie, peut être assimilé à la respectabilité. L’homme « sérieux » est celui qui se pense comme président de son affaire, comme dignitaire de la Légion d’honneur, comme membre de la faculté, mais aussi comme père, comme mari, ou n’importe qu’elle autre fonction mi-naturelle, mi-sociale. Car, en se comportant ainsi, il s’identifie de plein gré à une fonction arbitraire dont il est redevable à la société. L’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté, car il conduit l’homme à se prêter à l’inévitable transformation que subit tout être humain quand il s’intègre à la société. Puisque chacun sait parfaitement au fond de lui-même qu’il ne peut être identique à sa fonction, l’esprit de sérieux signifie mauvaise foi dans le sens de prétention indue ». (p.78)

« Le sujet de l’homme sérieux a été abordé pour la première fois pas Sartre dans La nausée, dans une formidable galerie de portraits de citoyens respectables, les salauds. Il devint par la suite le thème central du roman de Camus, L’étranger (…) un homme ordinaire qui refuse tout simplement de se soumettre à l’esprit de sérieux de la société (…). » (p.79)

Source : Hannah Arendt, L’existentialisme français, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2011. Pages 78 et 79. Publié d’abord dans The Nation, 162, 23 février 1946.

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Nietzsche sur les maîtres à penser

« Ils te séduisent, mon style et mon langage ? »

Avec tant d’intellectuels qui prolifèrent aujourd’hui sur les ondes, qui sont à portée de main, voire de clic, ne convient-il pas de garder ses distances par rapport à de prétendus savoirs que nous ne sommes pas toujours capables d’évaluer ? D’éviter que des propos d’intellectuels médiatisés ne deviennent du « médire attisé » ? Voici quelques citations de Nietzsche à ce sujet.

 Rapprochements possibles avec « Ortega y Gasset sur les spécialistes barbares« , « Hesse sur les personnalités médiatiques« , « Maîtres du Talmud sur les maîtres« .


« J’habite ma propre demeure,

Jamais je n’ai imité personne,
Et je me moque de tous les maîtres
Qui ne se moquent pas d’eux-mêmes

Ecrit au-dessus de ma porte. »

Source : Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre de Poche, 1993. Exergue

« Ils te séduisent, mon style et mon langage?
 Quoi tu me suivrais pas à pas?
 Aie souci de n’être fidèle qu’à toi-même —
 Et tu m’auras suivi – tout doux! tout doux ! « 

Source : Ibid Prélude en rîmes No.7- Vademecum-Vadetecum.

 

« Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. Ainsi font les croyants ; c’est pourquoi la foi est si peu de chose.

« Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-même ; et ce n’est que quand vous m’aurez renié que je reviendrais parmi vous… » p(14)

« (…) à vous qui êtes ivres d’énigmes, contents du demi-jour, dont l’âme est attirée par des flûtes vers tous les gouffres dangereux : car jamais vous ne voudrez, d’une âme poltronne, suivre un fil conducteur ; et où vous pouvez deviner vous n’aimez pas à ouvrir les portes. »(p.77)

Source : Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, Mille et une nuits, 1996. Page 14 et 77. Il s’agit de citations tirées par Nietzsche lui-même de son Zarathoustra.

 

 

 

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Maîtres du Talmud sur les maîtres

« (..) car leur morsure est comme la morsure du chacal .. »

Rabi TolèdeDans le « Traité des Pères », les maîtres du Talmud mettent en garde contre les sages, c’est-à-dire contre eux mêmes. Paradoxe ? Comme toujours dans le Talmud, c’est à interpréter. Toutefois, par les temps qui courent la question ne manque pas d’intérêt. Avec tant d’intellectuels à portée de main, voire de clic, ne convient-il pas de garder ses distances vis-à-vis de prétendus savoirs que nous ne sommes pas toujours capables évaluer ? D’éviter que des propos d’intellectuels médiatisés ne deviennent du « médire attisé » ? 

Rapprochements possibles avec « Ortega y Gasset sur les spécialistes barbares« , « Hesse sur les personnalités médiatiques« , « Nietzsche sur les maîtres à penser« .


« Chauffe toi au feu des sages, mais prends garde à leurs braises, tu pourrais t’y brûler ; car leur morsure est comme la morsure du chacal, leur piqûre est comme la piqûre du scorpion, leur sifflement comme le sifflement de la vipère, et toutes leurs paroles sont comme des charbons ardents » (p.113)

Source : Commentaires du Traité des Pères. Pirqué Avot, Verdier, 2008. Page 113.

 

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Zweig sur la Guerre de 14-18

Il a connu les deux guerres mondiales et la montée du nazisme, des « ébranlements volcaniques » qui en finirent avec monde où il avait grandi. Exilé, devenu apatride, coupé de toutes ses racines, de tout passé et de tout futur, Stefan Zweig se suicide avec sa femme Lotte en 1942, au Brésil. La veille il envoie à l’éditeur le manuscrit de ses mémoires, écrits pour transmettre « ne serait-ce qu’une parcelle de vérité, vestige de cet édifice effondré. »

De la guerre il dira que son ombre ne l’a jamais quitté, qu’elle a voilé de deuil chacune de ses pensées, de jour et de nuit. On présente ici quelques citations sur la guerre de 14-18, notamment sur le rôle joué par des artistes et des intellectuels dans la propagande. Des propos qui résonnent avec ceux écrits en 1942 par Albert Einstein dans sa lettre à Sigmund Freud. Voir citation « Einstein sur la guerre« .

 

« Le lendemain en Autriche ! Dans chaque station étaient collées les affiches qui avaient annoncé la mobilisation générale. Les trains se remplissaient de recrues qui allaient prendre leur service, des drapeaux flottaient. À Vienne la musique résonnait et je trouvai toute la ville en délire. La première crainte qu’inspirait la guerre que personne n’avait voulu, ni le peuple, ni le gouvernement, cette guerre qui avait glissé contre leur propre intention des mains maladroites des diplomates qui en jouaient et bluffaient, s’était retournée en subit enthousiasme. Des cortèges se formaient dans les rues partout s’élevaient soudain des drapeaux, s’agitaient des rubans, montaient des musiques; les jeunes recrues s’avançaient en triomphe, visages rayonnants, parce qu’on poussait des cris d’allégresse sur leur passage à eux, les petites gens de la vie quotidienne que personne, d’habitude, ne remarquait ni ne fêtait. » (p.(264-265).

« Cette houle se répandit si puissamment (…), elle arracha des ténèbres de l’inconscient, pour les tirer au jour, les tendances obscures, les instincts primitifs de la bête humaine, ce que Freud, avec sa profondeur de vues, appelait le « dégoût de la culture », le besoin de s’évader une fois pour toutes du monde bourgeois (…) et d’assouvir les instincts sanguinaires immémoriaux. » (p.266)

« Et puis en 1914, après un demi-siècle de paix, que savaient de la guerre les grandes masses? Elles ne la connaissaient pas. Il ne leur était guère arrivé d’y penser. Elle restait une légende et c’était justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. » (p.268)

 » (…) prémuni comme je l’étais contre cet accès de fièvre de la première heure, je demeurais bien résolu à ne point me laisser ébranler dans mes convictions qu’une union de l’Europe était nécessaire, par une lutte fratricide qu’avaient déchaînée des diplomates maladroits et des marchands de munitions brutaux. » (p.271)

« Presque tous les écrivains allemands (…) se croyaient obligés, comme au temps des anciens Germains, de jouer les bardes et d’enflammer de leur chants et de leurs runes les combattants qui allaient au front pour les encourager à bien mourir (…) Les savants étaient pire. Les philosophes ne connaissaient soudain plus d’autre sagesse que de déclarer la guerre un « bain d’acier » bienfaisant (…) À leurs côtés se rangeaient les médecins qui vantaient leurs prothèses avec une telle emphase qu’on avait presque envie de se faire amputer une jambe pour remplacer le membre sain par un appareil artificiel. Les prêtres de toutes les confessions ne voulaient pas rester en retrait et mêlaient leurs voix au chœur (…) et cependant tous ces hommes étaient les mêmes dont nous admirions encore une semaine, un mois auparavant, la raison, la force créatrice, la dignité humaine (…) Plusieurs, à la vérité, sentirent bientôt sur leur langue la saveur amère du dégoût que leur inspirait leur propre parole, quand la mauvaise eau de vie du premier enthousiasme se fût évaporée. » (p.272-273)

« Or il est dans la nature humaine que des sentiments violents ne sauraient durer indéfiniment (…) et l’organisation militaire le sait. C’est pourquoi elle a besoin d’un aiguillonnement artificiel, d’un continuel doping de l’excitation, et ce travail de stimulation c’est aux intellectuels qu’il incombait, aux poètes, aux écrivains aux journalistes (…) Ils avaient battu le tambour de la haine et continuèrent de le battre jusqu’à ce que le plus impartial sentît ses oreilles tinter et son cœur frémir. Presque tous, en Allemagne, en France, en Italie, en Russie, en Belgique, servaient la propagande de guerre et par là même la folie, la haine collective, au lieu de la combattre. » (p.277)

Source : Stefan Zweig, Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Le livre de poche, 2011.

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Hesse sur les personnalités médiatiques

Herman Hesse commence à rédiger « Le jeu des perles de verre » peu avant l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne, et y met le point final en 1942. Il est question dans ce roman d’une société en décadence culturelle dont la crise ouvre la voie à une utopie imaginée par l’auteur. Par ce cheminement il tentait de reléguer une actualité gênante à un passé surmonté. La description de cette décadence culturelle transpose en effet son sentiment sur l’époque, qu’il a par ailleurs qualifiée de « présent maléfique ». Les citations proposées dépeignent en particulier la crise de la presse et du monde intellectuel : des fictions qui résonnent aujourd’hui.

Cette vision romanesque de la dégradation intellectuelle rappelle les analyses faites quelques années auparavant par José Ortega y Gasset sur les spécialistes barbares.

 

« Il faut avouer qu’une partie des exemples d’avilissement, de vénalité, de reniement de soi que donnait l’esprit à cette époque et qui nous sont cités par Coldebique sont vraiment stupéfiants. » (p.1456)

« (…) je veux dire les « articles de variétés ». Il semble qu’ils aient été faits par millions : ils devaient constituer un élément particulièrement prisé de la matière de la presse quotidienne, former le principal aliment des lecteurs en mal de culture, et constituer des comptes rendus ou plutôt des « causeries » sur mille espèces d’objets du savoir. Les plus intelligents des auteurs de ces articles de variétés ironisaient souvent eux-mêmes, semble-t-il, sur leur propre travail : du moins Coldebique avoue-t-il avoir rencontré beaucoup d’écrits de ce genre, dans lesquels il incline à voir un persiflage de l’auteur par lui-même, car sans cela ils seraient proprement incompréhensibles (…) Les rédacteurs de ces aimables bavardages étaient les uns employés par les journaux, les autres « indépendants » ; souvent même on les qualifiait d’écrivains, mais il semble aussi que beaucoup d’eux se soient recrutés parmi les clercs, qu’ils aient même été des professeurs d’université réputés (…) Quand nous lisons les titres des causeries de cette espèce cités par Coldebique, ce qui nous surprend le plus n’est pas tant qu’il se soit trouvé des gens pour faire de cette lecture leur pâture quotidienne, que de voir des auteurs réputés et classés, en possession d’une bonne culture de base, aider à « alimenter » cette gigantesque consommation de curiosités sans valeur (…) De temps à autre, on se plaisait particulièrement à interroger des personnalités sur des questions à l’ordre du jour ; Coldebique consacre un chapitre spécial à ces entretiens au cours desquels on faisait, par exemple, exprimer à des chimistes réputés  ou à des pianistes virtuoses leur opinion sur la politique, tandis que des acteurs en vogue, des danseurs, des gymnastes, des aviateurs ou même des poètes devaient dire ce qu’ils pensaient des avantages et des inconvénients du célibat, leur sentiment sur les causes présumées des crises financières, etc. La seule chose qui importât, c’était d’associer un nom connu à un sujet qui se trouvait être d’actualité. » (p.1456-1457)

Source : Hermann Hesse, Le jeu des perles de verres in Romans et Nouvelles ; Le livre de poche, 2005. (pages 1456-1457)

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Ortega y Gasset sur le spécialiste barbare

« Ce n’est pas un savant, car il ignore complètement ce qui n’entre pas dans sa spécialité ; mais il n’est pas non plus un ignorant, car c’est un « homme de science » (…). »

Couleurs flutéesLa Révolte des Masses a été publié pour la première fois en 1930. Une époque de bouleversements politiques et d’engagements passionnels et militants, notamment autour du bolchevisme et du fascisme. L’ouvrage, qui devait aider à comprendre ce monde-là, monde d’hier, est cependant devenu un outil de compréhension du monde actuel. Les citations ci-dessous font en tout cas penser à un personnage actuel, que d’aucuns appellent « toutologues » : des spécialistes très qualifiés qui se répandent dans les médias sur des sujets qui débordent largement leurs domaines de compétences.

Elles résonnent avec la citation  de Hesse sur les personnalités médiatiques. Voir aussi Steffens sur l’excession du monde, Nietzsche sur les maîtres à penser, Maîtres du Talmud sur les maîtres.


« Ce n’est pas un savant, car il ignore complètement ce qui n’entre pas dans sa spécialité ; mais il n’est pas non plus un ignorant, car c’est un « homme de science » qui connaît très bien sa petite portion de l’univers. Nous dirons donc que c’est un savant-ignorant, chose extrêmement grave, puisque cela signifie que c’est un monsieur qui se comportera, dans toutes les questions qu’il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu’un qui, dans son domaine spécial, est un savant.

« C’est ainsi en effet que se comporte le spécialiste. En politique, en art, dans les usages sociaux, dans les autres sciences, il adoptera des attitudes de primitif, de véritable ignorant, mais il les adoptera avec énergie et suffisance, sans admettre —voilà bien le paradoxe— que ces domaines là puissent aussi avoir leur spécialistes. En le spécialisant la civilisation l’a rendu hermétique et satisfait à l’intérieur de ses propres limites ; mais cette même sensation intime de domination et de puissance le portera à vouloir dominer hors de sa spécialité. D’où il résulte que même dans ce cas qui représente le maximum de l’homme qualifié, et par conséquent le plus opposé à l’homme-masse, le spécialiste se comportera sans qualification, comme un homme-masse, et ceci dans presque toutes les sphères de la vie.

« Ceci n’est pas une vague remarque. Qui le veut peut observer la stupidité avec laquelle pensent, jugent et agissent aujourd’hui en politique, en art, en religion et dans les problèmes généraux de la vie et du monde les « hommes de science », et évidemment, à leur suite, les médecins, ingénieurs, financiers, professeurs, etc. » (p187-188)

Source : José Ortega y Gasset, La révolte des masses, Les belles lettres, 2011. Pages 187-188.

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