Ortega y Gasset sur rire et vérité

 » (…) le concept, est un instrument domestique de l’homme (…) »

Attelé à analyser la réalité de son époque, Ortega y Gasset n’est pas pour autant dupe de ce que cela comportait de prétentieux. Cette prétention doit, selon ses propres termes, s’entendre avec tout ce qu’elle comporte d’ironie. On ne pourrait, à l’aide de concepts, que construire arbitrairement une réalité et supposer que les choses sont d’une certaine manière. Dans les citations suivantes il établit une relation entre rire et vérité , qui n’est pas sans rappeler ce qu’en dit Milan Kundera.

« Tout concept, le plus banal comme le plus technique, est contenu dans sa propre ironie, s’incruste dans les petites dents d’un sourire alcyonique (…) Il énonce très sérieusement : cette chose est A, et cette autre est B. Mais son sérieux est le sérieux du pince-sans-rire ; c’est le sérieux instable de celui qui ayant refoulé un éclat de rire, le vomirait s’il ne serrait pas bien les lèvres. Il sait très bien que cette chose n’est pas plus A — un A définitif, sans restrictions —  que cette autre n’est B — sans mise au point, sans réserve. » (p.206-207)

 » (…) le Grec croyait avoir découvert la réalité même dans la raison, dans le concept. Nous, par contre, nous croyons que la raison, le concept, est un instrument domestique de l’homme dont celui-ci a besoin pour éclairer sa propre situation au milieu de cette réalité infinie et fabuleusement problématique qu’est la vie. » (p.207)

Source : José Ortega y Gasset, La révolte des masses, Les Belles Lettres, 2011 ; Pages 206-207. Première édition en 1930.

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Kundera sur rire et vérité

Agelaste 1

 » N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire (…). « 

Agélaste, mot pris du grec signifiant « celui qui ne rit pas« . Un parmi les nombreux néologismes que Rabelais a fait entrer dans la langue française, mais par la suite oublié. Rabelais se plaignait énormément de ces agélastes, « si atroces contre lui », qu’il avait failli cessé d’écrire. Dans les citations suivantes, en réfléchissant au roman et à l’art, Milan Kundera ressuscite ce néologisme oublié et le rapproche du kitsch, attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre, « traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion« . Sur le comique de la prétention à la vérité, voir aussi Ortega y Gasset sur rire et vérité.

« Il n’y a pas de paix possible entre le romancier et l’agélaste. N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même chose et qu’eux mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. Mais c’est précisément en perdant la certitude de la vérité et le consentement unanime des autres que l’homme devient individu. Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. C’est le territoire où personne n’est possesseur de la vérité, ni Anna ni Karénine, mais où tous ont le droit d’être compris, et Anna et Karénine. » (p.187-188)

« Les agélastes, la non-pensée des idées reçues, le kitsch, c’est le seul et même ennemi tricéphale de l’art né comme l’écho du rire de Dieu et qui a su créer ce fascinant espace imaginaire où personne n’est possesseur de la vérité et où chacun a le droit d’être compris ». (192-193)

Source : Milan Kundera, L’art du Roman, Folio, 2010. Pages 187-188 et 192-193.

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