Nietzsche sur le passé

« Il n’est pas du tout possible de prévoir tout ce qui sera encore de l’histoire. Le passé peut-être demeure encore tout à fait inexploré! »

Friedrich Nietzsche suggère ici que le passé n’est pas immuable, parce qu’il peut être éclairé, rétroactivement, par le fait des grands hommes du présent. Comme si le passé dépendait du présent. La question reste posée de savoir qui sont ces grands hommes. Des leaders politiques, des écrivains, des penseurs ? Nietzsche lui-même ?


« Tout grand homme possède une force rétroactive : à cause de lui, toute l’histoire est remise sur la balance et mille secrets du passé sortent de leur cachette —pour être éclairés par son soleil. Il n’est pas du tout possible de prévoir tout ce qui sera encore de l’histoire. Le passé peut-être demeure encore tout à fait inexploré ! Il est encore besoin de beaucoup de forces rétroactives ». (p.135)

Source : Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Le livre de poche, 1993. Page p135.

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Benjamin sur mémoire et fouilles

« Celui qui veut approcher son passé enfoui, doit agir comme quelqu’un qui fait une excavation archéologique. »

décor théatre

La vraie mémoire du passé ne serait pas une simple accumulation de souvenirs plus ou moins spontanés, que l’on disposerait comme des torses dans une galerie de collectionneur, coupés de leur contexte initial. Elle serait le résultat d’un travail méthodique où l’on revient de nombreuses fois sur un souvenir afin qu’il nous livre, plus qu’une image, des secrets enfouis. C’est l’idée que Walter Benjamin défend dans cette citation traduite par Traces.

Voir aussi les citations sur la mémoire de Patrick Modiano, Aaron Appelfeld, Gaston Bachelard, Bruno Schulz.


« Le langage a immanquablement montré que la mémoire n’est pas un instrument d’exploration du passé, mais plutôt une atmosphère. Le milieu de ce qui a été éprouvé, tout comme la terre est le milieu dans lequel les villes antiques sont ensevelies. Celui qui veut approcher son passé enfoui, doit agir comme quelqu’un qui fait une excavation archéologique. Il ne doit surtout pas avoir peur de revenir une et mille fois au même sujet, de l’éparpiller comme on éparpille la terre, de le retourner comme on retourne le sol. Car le sujet lui-même est comme ces strates qui ne montrent leurs vieux secrets qu’après de méticuleuses recherches. (…). Il est indubitablement nécessaire de planifier ces excavations avec méthode. Non moins indispensable est le sondage prudent de la bêche dans le sombre terreau. Et l’homme qui se contente de faire l’inventaire de ses trouvailles, sans établir l’endroit exact dans le sol actuel où ces anciens trésors se sont accumulés, se prive de sa plus grande récompense. En effet, la mémoire authentique résulte moins de ce que le chercheur rapporte de ces trésors, que du marquage précis des endroits où il est entré en leur possession. Epique et fragmentaire au sens strict, la mémoire authentique doit produire une image de la personne qui se souvient, de la même façon qu’un bon rapport archéologique contient non seulement des informations sur les strates d’où proviennent les découvertes, mais nous renseigne aussi sur les strates qu’il a fallu d’abord fracturer. » (p.576)

Source : Walter Benjamin, Selected Writings, Bellnap Press of Harvard, 1999 ; Volume 2:2, 1927-1934, page 576. Cité dans Ursula Marx et alli (éds), Walter Benjamin’s Archive, Verso, 2007, page d’introduction. 

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Modiano sur oubli et mémoire

« (…) on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables. »

Mur déteintPatrick Modiano  : ce sont les destructions de la guerre, la disparition de villes et de populations qui l’auraient, d’après lui-même, rendu sensible au problème de l’oubli et de la mémoire. D’où l’envie de recueillir dans son oeuvre des traces du passé laissées par des anonymes et des inconnus. Dans ces citations il compare la mémoire actuelle à celle de Marcel Proust.

Voir aussi « Proust sur les Petites Madeleines » et « Bachelard sur la maison« .

 » Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore une société stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et l’oubli. A cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme des icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan. » (p.30)

Source : Patrick Modiano, Discours à l’Académie suédoise, Gallimard, 2015. Page 30.

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Proust sur les petites madeleines

« (…) ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques (…) »

2013-07-19 13.27.30Passage célèbre de Proust où le narrateur cherche à comprendre le bouleversement inouï que provoque en lui le goût d’un gâteau servi avec du thé par sa mère un jour d’hiver. Il arrive à l’associer aux visites qu’enfant il rendait à sa vieille tante avant la messe dominicale, mais ce n’est que bien après qu’il en trouvera l’explication : surgissement d’impressions enfouies en soi qui font revivre le passé, retrouvailles avec le temps perdu, instants d’éternité qui éloignent la crainte de l’avenir. Les citations proposées décrivent l’épisode et les interrogations de l’auteur. On notera l’imagerie érotique qu’il utilise. Ces petits bouts de gâteau imbibés, qui font « tressaillir » d’un « plaisir délicieux », n’auraient-ils pas partie liée avec le désir et l’inceste ? L’emploi par l’auteur de mots suggestifs, proches de moule ou de vulve, ou alors rainure et coquille le suggère…

A rapprocher de « Rosset sur la jota majorquine » et aussi de « Modiano sur oubli et mémoire« . A propos de la relation entre maison et souvenir, on peut aussi voir « Bachelard sur la maison » et Chamoiseau sur maison et enfance. Et pour la relation mère et souvenir voir Appelfeld sur la mémoire.

« (…) ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, je me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portais à mes lèvres une cuillère de thé où j’avais laisser s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis , attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? (…) Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité (…) Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser puis faire entrer dans sa lumière » (p.142-143)

« (…) je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ;  » (p.143)

« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever au fond de moi ? » (p.144)

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » (p.144)

« Et dès que j’eus reconnu le goût du petit morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était ma chambre, vint comme un décor de théâtre (…). » (145)

Source : Marcel Proust, Du côté de chez Swann, GF Flammarion, 1987Pages 143, 144, 145.

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Bachelard sur la maison

« (…) si l’on nous demandait le bienfait le plus précieux de la maison, nous dirions : la maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix. » (p.25-26)

« (…) la maison est une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’homme. Dans cette intégration, le principe liant, c’est la rêverie. » (p.26)

« Et tous les espaces de nos solitudes passées, les espaces où nous avons souffert de la solitude, désiré la solitude, joui de la solitude, compromis la solitude sont en nous ineffaçables. Et très précisément, l’être ne veut pas les effacer. Il sait d’instinct que ces espaces de sa solitude sont constitutifs. Même lorsque ces espaces sont à jamais rayés du présent, étrangers désormais à toutes les promesses d’avenir, même lorsqu’on n’a plus de grenier, même lorsqu’on a perdu la mansarde, il restera toujours qu’on a aimé un grenier, qu’on a vécu dans une mansarde. » (p.28)

Ces citations de Gaston Bachelard, dans « La Poétique de l’espace », résonnent avec celles de « Schulz sur la maison« , de « Chamoiseau sur maison et enfance« , de « Proust sur les Petites Madeleines« , de « Modiano sur oubli et mémoire« , de Rilke sur le désir d’écrire. Le philosophe  français soutient que, dans ses recoins, sa cave, son grenier, sur l’escalier, la maison est habitée par nos songes d’autrefois, nos rêveries, nos moments de solitude intime. Ces trésors des jours anciens, nous pouvons les visiter, les revivifier par le souvenir et l’imagination, par nos rêveries actuelles. Des rêveries qui éveillent des rêveries (endormies). Ce qu’il illustre avec ces vers d’André Lafon, (« Poésies. Le rêve d’un logis », p.91) :

Logis pauvre et secret à l’air d’antique estampe
Qui ne vit qu’en moi-même, où je rentre parfois
m’asseoir pour oublier le jour gris et la pluie.

Voir aussi Nizon sur rêverie.


Source : Gaston Bachelard, « La poétique de l’espace« , Presses Universitaires de France, 2014. Pages 25-26.

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