Cervantes sobre la murmuración

« (…) que no es buena la murmuración, aunque haga reír a muchos, si mata a uno; »

homme-contre-ciel

El siglo de oro —época de delación institucionalizada— habrá sido quizás el más murmurador y malediciente de la historia española. Así parecen haberlo comprendido los autores satíricos de entonces y el mismo Cervantes, que más de una vez abordó el asunto. En « El coloquio de los perros » dota de palabra a dos animales, Berganza y Cipión,  que aprovechan este don inesperado  para denunciar las lacras morales de la sociedad. Como Berganza tiene cierta inclinación hacia la murmuración, Cipión se ve obligado a llamarlo al orden. Reproducimos aquí uno de sus diálogos, donde el autor subraya la dificultad de abstenerse de murmurar.

Ver también Cervantes sobre la malediciencia, Enríquez Gómez sur l’Inquisition.


« CIPIÓN. Por haber oído decir que dijo un gran poeta de los antiguos que era difícil cosa el no escribir sátiras, consentiré que murmures un poco de luz y no de sangre; quiero decir que señales y no hieras ni des mate a ninguno en cosa señalada: que no es buena la murmuración, aunque haga reír a muchos, si mata a uno; y si puedes agradar sin ella, te tendré por muy discreto.

« BERGANZA. Yo tomaré tu consejo y esperaré con gran deseo que llegue el tiempo en que me cuentes tus sucesos; que de quién tan bien sabe conocer y enmendar los defectos que tengo en contar los míos, bien se puede esperar que contará los suyos de manera que enseñen y deleiten al mismo punto. » (p. 276)

Fuente: Miguel de Cervantes, El coloquio de perros in Novelas Ejemplares, Ediciones Vicens Vives, 2003.

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Valéry sur art et technique

 » (…) ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe »

arbre coloréA la fin des années vingt, Paul Valéry se s’interrogeait sur les effets du progrès technique sur l’art. L’inévitable emprise des connaissances techniques modernes sur le substrat physique que tout art possède, l’inclinait alors à prévoir une transformation des conditions de reproduction et de transmission des oeuvres, notamment musicales, avec la possibilité d’une certaine ubiquité : on pourrait à tout moment et à tout endroit accéder à une même oeuvre. Mais sa prévision allait plus loin, puisqu’il y incluait l’image. Tout ceci, bien entendu, avant l’avènement du multimédia et du branchement réticulaire universel (BRUNI). De ces évolutions, Valéry voyait l’aspect positif : non seulement la possibilité pour chacun de choisir, sans contrainte de programmation ou autre, son moment d’accès à l’art; mais aussi la possibilité pour ceux confinés à l’enfermement de la solitude, l’infirmité ou l’âge, d’une ouverture sur le monde, d’une sortie par l’art.  Or, à voir aujourd’hui partout des gens toujours isolés dans leurs dispositifs multimédia, on se demande si les nouvelles techniques de l’information n’ont pas eu, aussi, l’effet d’enfermer ceux qui sortent. On peut de même se demander si elles ne favorisent pas le dévoiement de la culture au sens d’Hannah Arendt.

Voir aussi Besnier sur la zombification, Pascal sur le divertissement, Baudelaire sur l’ennui, Arendt sur la culture de masse.


« Sans doute ce ne seront d’abord que la reproduction et la transmission des œuvres qui se verront affectées. On saura transporter ou reconstituer en tout lieu le système de sensations, – ou plus exactement, le système d’excitations, – que dispense en un lieu quelconque un objet ou un événement quelconque. Les œuvres acquerront une sorte d’ubiquité. Leur présence immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seulement dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu’un sera, et quelque appareil. » (p.3)

« Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe » (p.4).

« Nous sommes encore assez loin d’avoir apprivoisé à ce point les phénomènes visibles. La couleur et le relief sont encore assez rebelles. Un soleil qui se couche sur le Pacifique, un Titien qui est à Madrid ne viennent pas encore se peindre sur le mur de notre chambre aussi fortement et trompeusement que nous y recevons une symphonie.

« Cela se fera. Peut-être fera-t-on mieux encore, et saura-t-on nous faire voir quelque chose de ce qui est au fond de la mer. » (p.4-5)

« Il est de maussades journées ; il est des personnes fort seules, et il n’en manque point que l’âge ou l’infirmité enferment avec elles-mêmes qu’elles ne connaissent que trop. Ces vaines et tristes durées, et ces êtres voués aux bâillements et aux mornes pensées, les voici maintenant en possession d’orner ou de passionner leur vacance. » (p.5)

Source : Paul Valéry, La conquête de l’ubiquité, édition électronique :

http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

Réalisée à partir du texte Pièces sur l’art in Œuvres, tome II, Nrf, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, pp. 1283-1287Paru d’abord dans De la musique avant toute chose, Éditions du Tambourinaire, 1928.

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Cervantes sobre la maledicencia

(…) deléitanme las maliciosas agudezas, y, por decir una, perderé yo, no sólo un amigo, pero cien mil vidas. »

Armure gouttièreMiguel de Cervantes, grande entre los grandes, genio de la literatura universal que España no reconoció debidamente en su época. Sufrió al contrario calumnias y acusaciones injustas que dieron con él en prisión.

¿Envidia? ¿Celos? ¿Víctima de la mentalidad inquisitorial de su época? Entre las vejaciones, la publicación de un falso Don Quijote, cuyo prefacio, además, lo tildaba de viejo manco y malhumorado, desprovisto de amigos y enojado con el mundo. El autor, o al menos, el inspirador de este prefacio sería nada menos que Lope de Vega, cuya saña contra Cervantes parecía no tener límites. He aquí lo que le escribía en una carta descomedida:

"¡Honra a Lope, potrilla, o guay de ti!, que es sol, y si se enoja, lloverá; y ese tu Don Quijote baladí de culo en culo por el mundo va vendiendo especias y azafrán romí, y, al fin, en muladares parará."

En su última novela, Cervantes hace de la maledicencia un personaje, Clodio, cuya irónica auto descripción  citamos parcialmente aquí, así cómo la respuesta que le da Antonio, otro de los personajes.

Ver también Baudelaire sur l’ennui, Pascal sur le divertissement, Sartre sur la mauvaise foi, Steffens sur l’excession du monde, Giannini sobre el aburrimiento.


Clodio :
« Tengo un cierto espíritu satírico y maldiciente, una pluma veloz y una lengua libre; deléitanme las maliciosas agudezas, y, por decir una, perderé yo, no sólo un amigo, pero cien mil vidas. »

« Yo no me mataré -dijo Clodio-, porque, aunque soy murmurador y maldiciente, el gusto que recibo de decir mal, cuando lo digo bien, es tal que quiero vivir, porque quiero decir mal ».

Antonio :
« La lengua maldiciente es como espada de dos filos, que corta hasta los huesos, o como rayo del cielo, que sin romper la vaina, rompe y desmenuza el acero que cubre; y, aunque las conversaciones y entretenimientos se hacen sabrosos con la sal de la murmuración, todavía suelen tener los dejos las más veces amargos y desabridos.

Y, como sean las palabras como piedras que se sueltan de la mano, que no se pueden revocar ni volver a la parte de donde salieron hasta que han hecho su efecto, pocas veces el arrepentirse de habellas dicho menoscaba la culpa del que las dijo… ».

Fuente : Miguel de Cervantes, Persiles y Sigismunda, edición electrónica Librodot.com, Capítulo Catorce del Primer Libro. Edición original en 1617 bajo el título « Historia de los trabajos de Persiles y Sigismunda ».

 

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Mann sur la volonté de décider

 » (…) les détails grotesques étaient suivis par un public hilare qui hochait la tête, applaudissait, se frappait les genoux, visiblement sous l’empire d’une personnalité puissante et sûre ».

maison enchantéeDes situations qui nous amènent à renoncer à notre volonté de décider ? Un spectacle d’hypnotisme, par exemple, semble répondre Thomas Mann dans sa nouvelle « Mario et le magicien » publiée en 1930. L’hypnotiseur Cipolla jouissant de son pouvoir asservit et souille son public dans une station balnéaire italienne. Mais en réalité Mann nous montre ici l’emprise qu’une personnalité forte peut exercer sur la masse. Une parabole en fait du fascisme, inspirée par un séjour familial dans l’Italie Mussolinienne.  

Très troublant pour un regard actuel le fait que Mann ait choisi un spectacle -le divertissement donc- pour cette allégorie. Le divertissement, quand il devient omniprésent comme de nos jours, peut-il suffire à écraser la volonté des individus?

Voir aussi : Pascal sur le divertissement, Shopenhauer sur la liberté du vouloir, Besnier sur la « zombification », Gianinni sobre el aburrimiento, Baudelaire sur l’ennui.


« Il choisissait dans un jeu, sans les montrer, trois cartes qu’il cachait dans la poche intérieure de sa redingote ; il présentait le second jeu à quelqu’un, et la personne en tirait précisément les trois mêmes cartes, — pas toujours parfaitement les mêmes, mais dans la plupart des cas, Cipolla triomphait lorsqu’il montrait au public ses trois cartons. Il remerciait alors négligemment des applaudissements par lesquels on reconnaissait, bon gré, mal gré,  la force dont il faisait preuve. Un jeune homme du premier rang, à notre gauche, Italien au visage fièrement taillé, se leva et se déclara décidé à choisir clairement selon sa volonté et à résister consciemment à toute influence de quelque sorte qu’elle fût. Quelle issue Cipolla prévoyait dans ces conditions ? « Vous aller ainsi, répondit le cavalière, me rendre ma tâche un peu plus difficile. Votre résistance ne changera rien au résultat. La liberté existe, la volonté existe, mais la liberté de volonté n’existe pas, car la volonté qui tend à sa liberté frappe dans le vide. Vous êtes libre de tirer ou ne pas tirer la carte. Mais si vous tirez, vous tirerez la bonne, d’autant plus sûrement que vous chercherez davantage à agir librement ». » (p.93-94)

 « Au diable de savoir dans quelle mesure Cipolla soutenait ses dons naturels par des trucs mécaniques et des petits tours de prestidigitation. Si on admet un tel amalgame, la curiosité de tous les spectateurs s’accordait à jouir d’un divertissement extraordinaire et à reconnaitre un talent professionnel que personne ne niait. Lavora bene ! Nous entendîmes plusieurs fois cette constatation dans notre voisinage, ici et là ; elle révélait la victoire de l’équité objective sur l’antipathie et la silencieuse révolte. » (p.94)

 » (…) on assista à tout ce que peut offrir ce domaine inquiétant de la nature, depuis les phénomènes les plus insignifiants jusqu’aux plus monstrueux ; les détails grotesques étaient suivis par un public hilare qui hochait la tête, applaudissait, se frappait les genoux, visiblement sous l’empire d’une personnalité puissante et sûre ; toutefois, à ce qu’il me parut, du moins, cela n’allait pas sans un sentiment d’aversion pour ce qu’il y avait de déshonorant pour chacun et pour tous, dans les triomphes de Cipolla. » (p.101)

Source : Thomas Mann, Mario et le magicien, GF Flammarion, 1983. Pages 93, 94, 101.

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Arendt sur la culture de masse

« Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. »

Selfie con Monalisa

Utiliser les oeuvres d’art comme matériau pour fabriquer des produits de loisir, c’est là, selon Hannah Arendt, le danger que représente pour la culture la société des masses. Elle écrivait cela dans les années 1950. Mais depuis l’industrie des loisirs semble avoir franchit un nouveau cap : non seulement elle rend consommables les oeuvres, via simplification ; elle rend désormais l’individu capable par lui-même de produire ses objets de loisir, en utilisant comme matière première les oeuvres d’art.

Voir aussi Besnier sur la zombification, Pascal sur le divertissement, Baudelaire sur l’ennui, Bukowski sur la littérature actuelle.


« Dans cette situation, ceux qui produisent pour les mass media pillent le domaine entier de la culture passée et présente, dans l’espoir de trouver un matériau approprié. Ce matériau, qui plus est, ne peut être présenté tel quel ; il faut le modifier pour qu’il devienne loisir, il faut le préparer pour qu’il soit facile à consommer. » (p.265)

« Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés — réécrits, condensés, digérées, réduits à l’état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir (…) Le résultat (…) une pourriture, et ses actifs promoteurs (…) une sorte particulière d’intellectuels, souvent bien lus et informés dont la fonction exclusive est d’organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu’Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair lady et, pourquoi pas, tout aussi éducatif. » Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d’oubli et d’abandon, mais c’est une question pendante de savoir s’ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu’ils ont à dire. »  (p.266)

Source : Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio/Essais, 2002. Pages 265 et 266.

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Sartre sur la mauvaise foi

« Je n’ai même pas à discuter le bienfondé du reproche (…) : Prouver que j’ai raison ce serait accorder que je puis avoir tort ».

Alors que se multiplient les avatars et les rêveries embarquées dans l’électronique —ces possibilités de s’oublier, d’être autre que soi même— se pose la question de l’extension dans nos sociétés des conduites de « mauvaise foi ».

La mauvaise foi consiste, selon Jean-Paul Sartre, à se mentir à soi-même. C’est une façon de ne pas être ce que l’on est, et d’être ce que l’on n’est pas. Une façon malhonnête de s’armer contre les reproches, de jouer sur deux tableaux en passant de l’un à l’autre selon sa convenance, au lieu de s’investir dans un jeu sans d’échappatoire commode. Pour Sartre la mauvaise foi est associée au divorce de deux dimensions de l’être, et au glissement opportuniste de l’une à l’autre. Ces deux dimensions de l’être: l’être de facticité (être de fait, contingent) et l’être transcendant qui cherche l’au-delà de soi même. Voici donc quelques développements de Sartre sur ce thème.

Une illustration de conduite de mauvaise foi, celle de la jeune coquette, en commentaire à cet articleVoir aussi Nietzsche sur la mauvaise foi.



 » Le prototype des formules de mauvaise fois nous sera donné par certaines phrases célèbres (…) par exemple, ce titre d’un ouvrage de Jacques Chardonne: « L’amour, c’est beaucoup plus que l’amour ». On voit comment se fait ici l’unité entre l’amour présent dans sa facticité, « contact de deux épidermes » (…) et l’amour comme transcendance, le « fleuve de feu » mauriacienl’appel de l’infini (…) etc. Ici c’est de la facticité que l’on part, pour se trouver soudain, par delà le présent et la condition de fait de l’homme, par delà le psychologique, en pleine méthaphysique. Au contraire, ce titre d’une pièce de Sarment : « Je suis trop grand pour moi », qui présente aussi les caractères de la mauvaise foi, nous jette d’abord en pleine transcendance pour nous emprisonner soudain dans les étroites limites de notre essence de fait. (…) Bien entendu, ces différentes formules n’ont que l’apparence de la mauvaise foi, elles ont été explicitement conçues sous cette forme paradoxale pour frapper l’esprit (…) elles ont été bâties (…) de façon à rester en désagrégation perpétuelle et pour qu’un glissement perpétuel soit possible du présent naturaliste à la transcendance et inversement ». On voit en effet l’usage que la mauvaise foi peut faire de ces jugements qui visent à établir que je ne suis pas ce que je suis. Si je n’étais que ce que je suis, je pourrais, par exemple, envisager sérieusement ce reproche qu’on me fait, m’interroger avec scrupule et peut-être serais-je contraint d’en reconnaître la vérité. Mais précisément par la transcendance j’échappe à tout ce que je suis. Je n’ai même pas à discuter le bienfondé du reproche, au sens où Suzanne dit à Figaro : « Prouver que j’ai raison ce serait accorder que je puis avoir tort ». Je suis sur un plan où aucun reproche ne peut m’atteindre, puisque ce que je suis vraiment c’est ma transcendance ; je m’enfuis, je m’échappe, je laisse ma guenille aux mains du sermonneur ». Seulement, l’ambiguïté nécessaire à la mauvaise foi vient de ce que l’on affirme ici je suis ma transcendance sur le mode d’être de la chose. Et c’est seulement ainsi, en effet, que je puis me sentir échapper à tous les reproches. » (p91-92)

Source : Jean-Paul Sartre, L’être et le néant. Essai d’ontologie phéno-ménologique, Tel-Gallimard, 2012. Pages 91-92.

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Besnier sur la « zombification »

« Faudra-t-il souligner au nombre de menaces trop peu prises au sérieux (…) les effets de la complaisance à déléguer son existence aux avatars évoluant dans les mondes virtuels ? « 

visite2L’affairement quotidien, le divertissement, ces moyens que nous avons de ne pas penser à nous, Pascal les avait déjà observés. Or, grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, on dispose à notre époque de possibilités autrefois inimaginables de fuite de soi. Dans ces citations Jean-Michel Besnier s’élève contre ceux qui n’y voient que des avantages.

Voir aussi « Giannini sobre el aburrimiento« , Pascal sur le divertissement, Baudelaire sur l’ennui, Ionesco sur la vacuité, Mann sur la volonté de décider.


« L’idéal du monde moderne selon Pascal : n’être rien d’autre que cette indolore extraversion que permet l’affairement. L’Occident chrétien avait découvert la subjectivité moderne avec l’exigence de l’introspection, ce dialogue avec soi-même dont Saint Agustin, au IVe siècle après J.-C., avait donné le modèle. Nous sommes en train de l’oublier et de perdre, par là même, notre âme. Les plus sereins, s’agissant de cet oubli de soi, ne craindront pas de louer le monde des machines de dissiper cette encombrante subjectivité qui était aussi associée au sentiment de culpabilité et à l’angoisse existentielle. L’insignifiance qui se développe et qui menace de « zombifier » l’individu à présent dédié aux machines pourra donc être revendiquée par certains comme salutaire et émancipatrice. D’ores et déjà, on entend célébrer les bienfaits de cyberespace qui permet à l’internaute de vivre à l’extérieur de soi (…) (p.17-18)

« Faudra-t-il souligner au nombre de menaces trop peu prises au sérieux (…) les effets de la complaisance à déléguer son existence aux avatars évoluant dans les mondes virtuels ? L’objection à l’activité prétendument ludique consistant à endosser « une seconde vie » sur le Web n’est pas d’abord d’ordre moral : elle ne revient pas à refuser, au nom de quelque impératif d’authenticité, la transfiguration ou la fuite hors de soi à laquelle invitent les machines, telle la Wii, cette console qui transforme n’importe quel joueur en un champion hors norme sur quelque stade virtuel. L’objection est surtout de nature politique : cette délégation de l’existence qui fascine et enthousiasme le technophile d’aujourd’hui accoutume explicitement à la démission par rapport aux urgences de la réalité présente. Là encore, l’engouement pour la machine se révèle symptomatique de l’évolution d’un état des moeurs : il exprime l’abdication du conflit, qui exige le face à face, au profit d’un refuge auprès de la machine (…) qui devient une fin en soi quand elle se présente comme une partenaire, voire comme une interlocutrice exclusive. » (p.19-20)

Source : Jean-Michel Besnier, L’homme simplifié, Fayard, 2014. Pages 17,18 19,20.

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Pascal sur le divertissement

« L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer dans quelque divertissement, le voilà heureux (…) »

En ces temps d’omniprésence d’écrans et de jeux dans notre quotidien, où les jeux de stade peuvent faire communier au même instant des milliards d’humains dans une unique ola planétaire, les propos de Pascal sur le divertissement sont d’une étrange actualité. En voici quelques extraits.

Voir aussi :  Besnier sur la « zombification », Giannini sobre el aburrimiento« , Mann sur la volonté de décider et Baudelaire sur l’ennui.


« D’où vient que cet homme, qui a perdu il y a peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez point : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer dans quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps là ; et l’homme quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n’y a point de joie, avec divertissement il n’y a point de tristesse. » (p.41-42)

« Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, dans la pensée de l’avenir ? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connaître : car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se considérer et à n’être point diverti. » (p.42)

« Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du coeur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. » (p.40-41)

Source : Blaise Pascal, Pensées et opuscules, Nouveaux ClassiquesHatier, 1966. Textes choisis par Ferdinand Duviard. Pages 40,41,42.

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Giannini sobre el Aburrimiento

porte cave« (…) aburrimiento…  aborrecimiento…  ab horreo…  horror. »

Según Humberto Giannini el aburrimiento como horror de sí lleva al hombre moderno a una fuga permanente. A huir del aburrimiento para no encontrarse con su propio vacío. Nuestro aburrimiento tendría un antecedente « arqueológico » en la acedía, en « el demonio de mediodía », del que se creía eran víctimas los monjes del desierto a comienzos de la era cristiana y más tarde durante la Edad Media. A su vez, « el demonio de mediodía » no deja de recordarnos la « litost » de Kundera, la « sumisión » de Winnicot o el « taedium vitae » de la Roma antigua. Ver más abajo una reflexión sobre las citas de Giannini. Ver también « Pascal sur le divertissement » , « Besnier sur la zombification« , « Baudelaire sur l’ennui« , Mann sur la liberté de décider.

« (…) aburrimiento…  aborrecimiento…  ab horreo…  horror. El parentezco entre estos términos lo encontramos casualmente en un texto del siglo XVIII. Al enumerar algunos giros de contenido metafísico que circulaban en el italiano vulgar de su tiempo —muchos de origen español— Giambattista Vico cita este como ejemplo : « Aborrimento del vuoto ». Textualmente « aburrimiento del vacío ». Se trata allí, a no dudarlo, del horror al vacío, puesto que aborrecer (de ab horreo), más que odio, significa miedo, terror. » (p.128)

« Tenía razón Vico. Esta expresión, aborrimento del vuoto, posee una enorme carga metafísica. Porque si llegaran a suspenderse los afanes del mundo, es el horror a la nada, al sin-sentido, lo que nos hará huir nuevamente en pos de ellos.

 » En resumen : la existencia humana se ha inventado una inquietante estratagema para huir del vacío, estratagema que consiste en no hacer jamás cuentas con el presente ; en romper permanentemente con él : proyectando, calculando, ocupándonos de lo que está por delante.

 » (…) el empezar aburrirse nos permite volver rápidamente a nuestras preocupaciones cotidianas, éstas nos están protegiendo (…) de la presencia de ese vacío que nos horroriza : del aburrimiento mismo. »    (p.131)

« De esta manera, el aburrimiento no llega jamás a ser ; como un fantasma, está siempre rondándonos (…) este aburrimiento es evasión del presente, aversión a él, el pasa-tiempo (le divertissement, de Pascal, la evagatio, de Santo Tomás), en cuanto quema, en cuanto devora y mata al tiempo (…). » (p.132)

Fuente : Humberto Giannini, La « reflexión » cotidiana. Hacia una arqueología de la experiencia ; Ediciones Universidad Diego Portales, 2013, Santiago, Chile. Páginas 128, 131, 132.

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