Cervantes sobre la murmuración

« (…) que no es buena la murmuración, aunque haga reír a muchos, si mata a uno; »

homme-contre-ciel

El siglo de oro —época de delación institucionalizada— habrá sido quizás el más murmurador y malediciente de la historia española. Así parecen haberlo comprendido los autores satíricos de entonces y el mismo Cervantes, que más de una vez abordó el asunto. En « El coloquio de los perros » dota de palabra a dos animales, Berganza y Cipión,  que aprovechan este don inesperado  para denunciar las lacras morales de la sociedad. Como Berganza tiene cierta inclinación hacia la murmuración, Cipión se ve obligado a llamarlo al orden. Reproducimos aquí uno de sus diálogos, donde el autor subraya la dificultad de abstenerse de murmurar.

Ver también Cervantes sobre la malediciencia, Enríquez Gómez sur l’Inquisition.


« CIPIÓN. Por haber oído decir que dijo un gran poeta de los antiguos que era difícil cosa el no escribir sátiras, consentiré que murmures un poco de luz y no de sangre; quiero decir que señales y no hieras ni des mate a ninguno en cosa señalada: que no es buena la murmuración, aunque haga reír a muchos, si mata a uno; y si puedes agradar sin ella, te tendré por muy discreto.

« BERGANZA. Yo tomaré tu consejo y esperaré con gran deseo que llegue el tiempo en que me cuentes tus sucesos; que de quién tan bien sabe conocer y enmendar los defectos que tengo en contar los míos, bien se puede esperar que contará los suyos de manera que enseñen y deleiten al mismo punto. » (p. 276)

Fuente: Miguel de Cervantes, El coloquio de perros in Novelas Ejemplares, Ediciones Vicens Vives, 2003.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Camus sur l’absurde

« Ce visage de la vie m’étant donné, puis-je m’en accommoder ?

20150403_190339L’absurde selon Camus est le décalage insurmontable entre deux termes : la déraison du monde, ses catastrophes, chocs et malheurs que la raison ne peut comprendre, d’une part, et la passion éperdue de clarté de l’être humain, de l’autre. Pour Camus tout homme est à un moment ou à un autre confronté à la sensation de cet absurde et au vide de sens de l’existence. Mais seul l’homme qu’il qualifie d’absurde est à même de comprendre et d’accepter l’absurde ; il ne cherchera pas à s’en sortir en basculant dans la religiosité pour expliquer l’inexplicable ; ou en se suicidant pour échapper au non sens.

Voir aussi Oz sur l’aveuglement, Sartre sur la mauvaise foi, Grabbe sur l’humain.


« Vivre naturellement n’est jamais facile. On continue à faire les gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose que l’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

« Quel est donc l’incalculable sentiment qui prive l’esprit du sommeil nécessaire à sa vie ? Un monde que l’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger (…) Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité. » (p.256-257)

« Le sentiment d’absurdité au détour de n’importe quelle rue peut frapper à la face de n’importe quel homme. Tel quel, dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement, il est insaisissable. » (p259-260)

« (…) et voici l’étrangeté : s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irreductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d’inhumain (…). L’hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. » (p261)

« Ce visage de la vie m’étant donné, puis-je m’en accommoder ? Or, en face de ce souci particulier, la croyance à l’absurde revient à remplacer la qualité des expériences par la quantité. Si je me persuade que cette vie n’a d’autre face que celle de l’absurde (…) si j’admets que ma liberté n’a de sens que par rapport à son destin limité, alors je dois dire que ce qui compte n’est pas de vivre mieux mais de vivre le plus. » (p.289)

« La morale d’un homme, son échelle de valeurs n’ont de sens que par la quantité et la variété d’expériences qu’il lui a été donné d’accumuler. » (p.289-290)

Source : Albert Camus, Le mythe de Sisyphe in Oeuvres, Quarto-Gallimard, 2013.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Oz sur l’aveuglement

« Tout le monde traverse l’existence, de la naissance à la mort, les yeux fermés. »

mur comm2

La difficulté à regarder la réalité en face est exprimée ici par Gershom Wald, personaje du roman Judas d’Amos Oz. Il répond à son homme de compagnie qui se plaint de ce que l’on ne veut pas comprendre son idée que Judas n’était pas un traître mais le plus fervent des croyants. Une réponse paradoxale qui suggère que son interlocuteur est peut-être lui-même frappé de cette cécité en énonçant sa thèse, tout comme lui, Gershom Wald, en lui répondant.

Voir aussi, Sartre sur la mauvaise foiCamus sur l’absurde, Grabbe sur l’humain.


« Les yeux ne se dessilleront jamais, décréta Gershom Wald. Tout le monde traverse l’existence, de la naissance à la mort, les yeux fermés. Vous et moi, mon cher Shmuel, ne faisons pas exception. Les yeux fermés. Si on les ouvrait une fraction de seconde, on pousserait des hurlements effroyables sans jamais s’arrêter. Sinon, cela voudrait dire que nous avons toujours les yeux fermés. Maintenant vous pouvez reprendre votre livre si vous le voulez bien. Nous allons observer un temps de silence. » (p.238)

 Source : Amos Oz, Judas, Gallimard, 2016.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Cervantes sobre la maledicencia

(…) deléitanme las maliciosas agudezas, y, por decir una, perderé yo, no sólo un amigo, pero cien mil vidas. »

Armure gouttièreMiguel de Cervantes, grande entre los grandes, genio de la literatura universal que España no reconoció debidamente en su época. Sufrió al contrario calumnias y acusaciones injustas que dieron con él en prisión.

¿Envidia? ¿Celos? ¿Víctima de la mentalidad inquisitorial de su época? Entre las vejaciones, la publicación de un falso Don Quijote, cuyo prefacio, además, lo tildaba de viejo manco y malhumorado, desprovisto de amigos y enojado con el mundo. El autor, o al menos, el inspirador de este prefacio sería nada menos que Lope de Vega, cuya saña contra Cervantes parecía no tener límites. He aquí lo que le escribía en una carta descomedida:

"¡Honra a Lope, potrilla, o guay de ti!, que es sol, y si se enoja, lloverá; y ese tu Don Quijote baladí de culo en culo por el mundo va vendiendo especias y azafrán romí, y, al fin, en muladares parará."

En su última novela, Cervantes hace de la maledicencia un personaje, Clodio, cuya irónica auto descripción  citamos parcialmente aquí, así cómo la respuesta que le da Antonio, otro de los personajes.

Ver también Baudelaire sur l’ennui, Pascal sur le divertissement, Sartre sur la mauvaise foi, Steffens sur l’excession du monde, Giannini sobre el aburrimiento.


Clodio :
« Tengo un cierto espíritu satírico y maldiciente, una pluma veloz y una lengua libre; deléitanme las maliciosas agudezas, y, por decir una, perderé yo, no sólo un amigo, pero cien mil vidas. »

« Yo no me mataré -dijo Clodio-, porque, aunque soy murmurador y maldiciente, el gusto que recibo de decir mal, cuando lo digo bien, es tal que quiero vivir, porque quiero decir mal ».

Antonio :
« La lengua maldiciente es como espada de dos filos, que corta hasta los huesos, o como rayo del cielo, que sin romper la vaina, rompe y desmenuza el acero que cubre; y, aunque las conversaciones y entretenimientos se hacen sabrosos con la sal de la murmuración, todavía suelen tener los dejos las más veces amargos y desabridos.

Y, como sean las palabras como piedras que se sueltan de la mano, que no se pueden revocar ni volver a la parte de donde salieron hasta que han hecho su efecto, pocas veces el arrepentirse de habellas dicho menoscaba la culpa del que las dijo… ».

Fuente : Miguel de Cervantes, Persiles y Sigismunda, edición electrónica Librodot.com, Capítulo Catorce del Primer Libro. Edición original en 1617 bajo el título « Historia de los trabajos de Persiles y Sigismunda ».

 

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Arendt sur l’Existentialisme et l’esprit de sérieux

« L’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté (…) »

Entrée Métro 1Des philosophes qui sont aussi journalistes, auteurs dramatiques, romanciers, dont les livres se vendent comme des romans policiers et les pièces se jouent devant des foules enthousiastes. Des philosophes saltimbanques qui habitent à l’hôtel, passent leur temps dans des cafés. Des philosophes à succès qui ne deviennent pas des raseurs respectables. Une véritable rébellion des intellectuels, selon les termes utilisés par Hannah Arendt pour décrire le courant existentialiste français de l’après Deuxième Guerre Mondiale. Nous reproduisons ici des extraits de sa présentation du rejet par les existentialistes de « l’esprit de sérieux » avec, en arrière plan, la question de savoir si cela n’est pas un mal qui frappe en particulier les technocrates de la société actuelle.

Voir aussi les citations de Sartre et de Nietzsche sur la mauvaise foi et, au sujet de l’Etranger de Camus auquel Arendt fait ici allusion, le commentaire à Nietzsche sur l’éternel retour.


« Les existentialistes français, bien qu’ils diffèrent considérablement entre eux, partagent deux thèmes majeurs de réflexion : premièrement, le rejet de ce qu’ils appellent l’esprit de sérieux ; et deuxièmement le refus obstiné d’accepter le monde tel qu’il est comme le milieux naturel et prédestiné de l’homme.

« L’esprit de sérieux, le péché originel selon la nouvelle philosophie, peut être assimilé à la respectabilité. L’homme « sérieux » est celui qui se pense comme président de son affaire, comme dignitaire de la Légion d’honneur, comme membre de la faculté, mais aussi comme père, comme mari, ou n’importe qu’elle autre fonction mi-naturelle, mi-sociale. Car, en se comportant ainsi, il s’identifie de plein gré à une fonction arbitraire dont il est redevable à la société. L’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté, car il conduit l’homme à se prêter à l’inévitable transformation que subit tout être humain quand il s’intègre à la société. Puisque chacun sait parfaitement au fond de lui-même qu’il ne peut être identique à sa fonction, l’esprit de sérieux signifie mauvaise foi dans le sens de prétention indue ». (p.78)

« Le sujet de l’homme sérieux a été abordé pour la première fois pas Sartre dans La nausée, dans une formidable galerie de portraits de citoyens respectables, les salauds. Il devint par la suite le thème central du roman de Camus, L’étranger (…) un homme ordinaire qui refuse tout simplement de se soumettre à l’esprit de sérieux de la société (…). » (p.79)

Source : Hannah Arendt, L’existentialisme français, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2011. Pages 78 et 79. Publié d’abord dans The Nation, 162, 23 février 1946.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Nietzsche sur la mauvaise foi

 » (…) la grande mauvaise foi des conservateurs de toutes les époques : ils ajoutent des mensonges »

Banc bois ruine

Friedrich Nietzsche a lui aussi parlé de la mauvaise foi, mais pas tout à fait de la même façon que Jean-Paul Sartre.


« Et c’est ainsi que l’on agit dans toute morale, dans toute religion régnante, et l’on a toujours agi ainsi : les intentions que l’on met derrière l’habitude sont toujours ajoutées mensongèrement lorsque quelqu’un commence à contester l’habitude et à demander les raisons et les intentions. C’est là que se trouve la grande mauvaise foi des conservateurs de toutes les époques : ils ajoutent des mensonges » (p.132)

Source : Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Le livre de poche, 1993. Page 132.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Sartre sur la mauvaise foi

« Je n’ai même pas à discuter le bienfondé du reproche (…) : Prouver que j’ai raison ce serait accorder que je puis avoir tort ».

Alors que se multiplient les avatars et les rêveries embarquées dans l’électronique —ces possibilités de s’oublier, d’être autre que soi même— se pose la question de l’extension dans nos sociétés des conduites de « mauvaise foi ».

La mauvaise foi consiste, selon Jean-Paul Sartre, à se mentir à soi-même. C’est une façon de ne pas être ce que l’on est, et d’être ce que l’on n’est pas. Une façon malhonnête de s’armer contre les reproches, de jouer sur deux tableaux en passant de l’un à l’autre selon sa convenance, au lieu de s’investir dans un jeu sans d’échappatoire commode. Pour Sartre la mauvaise foi est associée au divorce de deux dimensions de l’être, et au glissement opportuniste de l’une à l’autre. Ces deux dimensions de l’être: l’être de facticité (être de fait, contingent) et l’être transcendant qui cherche l’au-delà de soi même. Voici donc quelques développements de Sartre sur ce thème.

Une illustration de conduite de mauvaise foi, celle de la jeune coquette, en commentaire à cet articleVoir aussi Nietzsche sur la mauvaise foi.



 » Le prototype des formules de mauvaise fois nous sera donné par certaines phrases célèbres (…) par exemple, ce titre d’un ouvrage de Jacques Chardonne: « L’amour, c’est beaucoup plus que l’amour ». On voit comment se fait ici l’unité entre l’amour présent dans sa facticité, « contact de deux épidermes » (…) et l’amour comme transcendance, le « fleuve de feu » mauriacienl’appel de l’infini (…) etc. Ici c’est de la facticité que l’on part, pour se trouver soudain, par delà le présent et la condition de fait de l’homme, par delà le psychologique, en pleine méthaphysique. Au contraire, ce titre d’une pièce de Sarment : « Je suis trop grand pour moi », qui présente aussi les caractères de la mauvaise foi, nous jette d’abord en pleine transcendance pour nous emprisonner soudain dans les étroites limites de notre essence de fait. (…) Bien entendu, ces différentes formules n’ont que l’apparence de la mauvaise foi, elles ont été explicitement conçues sous cette forme paradoxale pour frapper l’esprit (…) elles ont été bâties (…) de façon à rester en désagrégation perpétuelle et pour qu’un glissement perpétuel soit possible du présent naturaliste à la transcendance et inversement ». On voit en effet l’usage que la mauvaise foi peut faire de ces jugements qui visent à établir que je ne suis pas ce que je suis. Si je n’étais que ce que je suis, je pourrais, par exemple, envisager sérieusement ce reproche qu’on me fait, m’interroger avec scrupule et peut-être serais-je contraint d’en reconnaître la vérité. Mais précisément par la transcendance j’échappe à tout ce que je suis. Je n’ai même pas à discuter le bienfondé du reproche, au sens où Suzanne dit à Figaro : « Prouver que j’ai raison ce serait accorder que je puis avoir tort ». Je suis sur un plan où aucun reproche ne peut m’atteindre, puisque ce que je suis vraiment c’est ma transcendance ; je m’enfuis, je m’échappe, je laisse ma guenille aux mains du sermonneur ». Seulement, l’ambiguïté nécessaire à la mauvaise foi vient de ce que l’on affirme ici je suis ma transcendance sur le mode d’être de la chose. Et c’est seulement ainsi, en effet, que je puis me sentir échapper à tous les reproches. » (p91-92)

Source : Jean-Paul Sartre, L’être et le néant. Essai d’ontologie phéno-ménologique, Tel-Gallimard, 2012. Pages 91-92.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail