Zweig sur Montaigne et les Guerres de Religion

« … il se détourne comme nous, plein d’horreur, de ce pandémonium de fureur et de haine qui ébranle sa patrie et l’humanité »

On dit parfois que l’histoire ne se répète pas mais qu’elle bégaie. A lire ce que Stefan Zweig raconte de l’époque de Montaigne et des Guerres de Religion on a l’impression d’être de nos jours en plein bégaiement de l’histoire.

Voir aussi Ricoeur sur la violence ; Nietzsche sur jeunesse et explosion; Hobbes dur sécurité; Freud sur liberté, société et culture; freud sur la guerre; Einstein sur la guerre


 » Que malgré sa lucidité infaillible, malgré la pitié que le bouleversait jusqu’au fond de son âme, il ait dû assister à cette effroyable rechute de l’humanité dans la bestialité, à un de ces accès sporadiques de folie qui saisissent parfois l’humanité, comme celui que nous vivons aujourd’hui, c’est là ce qui fait la tragédie de la vie de Montaigne. (…) Quand il ouvre les yeux sur le monde et quand il s’en sépare, il se détourne comme nous, plein d’horreur, de ce pandémonium de fureur et de haine qui ébranle sa patrie et l’humanité » (p.20)

« En de telles époques où les valeurs les plus hautes de la vie, où notre paix, notre indépendance, notre droit inné, tout ce qui rend notre existence plus pure, plus belle, tout ce qui la justifie, est sacrifié au démon qui habite une douzaine de fanatiques et d’idéologues, tous les problèmes de l’homme qui ne veut pas que son époque l’empêche d’être humain se résument à une seule question : comment rester libre? Comment préserver l’incorruptible clarté de son esprit devant toutes les menaces et les dangers de la frénésie partisane, comment garder intacte l’humanité du coeur au milieu de la bestialité ?Comment échapper aux exigences tyranniques qui veulent m’imposer l’Etat, L’Eglise ou la politique ? Comment protéger cette partie unique de mon moi contre la soumission aux règles et aux mesures dictées du dehors ? Comment sauvegarder mon âme la plus profonde et sa matière qui n’appartient qu’à moi, mon corps, ma santé, mes pensées, mes sentiments, du danger d’être sacrifié à la folie des autres, à des intérêts qui ne sont pas les miens ? » (p.23)

Source: Stefan Zweig, Montaigne, PUF Quadrige 2016.

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Rosset sur religion et violence

« Je ne crois pas qu’une conception religieuse ait jamais été à l’origine d’un conflit armé et sanglant (…) »

Prise de teteDans un texte de 2009, Clément Rosset s’interroge sur une question de grande actualité :  la relation entre violence et religion, en inversant la relation de causalité souvent mise en avant. Ce ne serait pas la religion qui pousse à la violence, mais une hargne et une violence premières qui utiliseraient la religion comme alibi. 

Voir aussi Freud sur la guerre, Einstein sur la guerre, Zweig sur la guerre, Un soldat sur la guerreNietzsche sur jeunesse et explosivité, Mann sur hypnotisme et volonté de décider.


 » (…) si l’on songe à la religion, chrétienne ou autre, pour expliquer le fanatisme qui préside à la dénonciation de la faute et à la répression du bonheur, considéré comme péché, il me semble qu’on fait entièrement fausse route, confondant la cause avec ce qui n’en est que le symptôme. (…) Montaigne et tous les esprits pénétrants ont toujours considéré le fanatisme et la haine comme la cause : la religion, ou un certain usage de la religion, comme un prétexte propre à mettre ceux-ci en situation d’alibi sous le couvert de la religion qui les aurait inspirés et qui a en l’occurrence assez bon dos. Je ne suis pas hargneux parce que je défends telle religion, je défends telle religion parce que je suis hargneux et que la religion m’aide à mettre ma hargne en pratique (et j’aurais pu aussi bien, pour exprimer ma haine choisir un autre étendard que cette religion-ci — à laquelle, soit dit en passant, je ne crois pas plus que cela). (…). La dénonciation chronique des méfaits du monothéisme, telle celle à laquelle s’emploie aujourd’hui sans s’essouffler Michel Onfray, est une illustration exemplaire de cette confusion intellectuelle et de la simplicité d’esprit qu’elle implique. » (p. 86-87)

« Je ne crois pas qu’une conception religieuse ait jamais été à l’origine d’un conflit armé et sanglant, mais pense plutôt que des intentions sanglantes et meurtrières ne se sont jamais servies des opinions religieuses que comme des prétextes à des fins politiques et ou d’extension du pouvoir » (p.88)

Source : Clément Rosset, Le souverain bien in Tropiques, Éditions de Minuit, 2010. Pages 86-87, 88.

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Un soldat sur la guerre

« (…) un cheval avait été projeté les quatre fers en l’air, étant coincé entre les deux poteaux mais vivant. Il donnait des ruades pour essayer de se relever. De temps en temps, je sentais le poil de sa queue me retomber sur la tête. »

Homme enchaînéUn médecin parisien a fait parvenir à Traces le récit de guerre d’un soldat français de la deuxième guerre mondiale. Un document inédit, d’intérêt historique et de valeur humaine. Prisonnier en 1940, ce soldat raconte avec des mots simples, mais parfois expressifs, sa déportation en Allemagne, ce qu’il a vu, une fois libéré, derrière les lignes soviétiques en Lituanie, enfin, son retour en France. Vu le caractère exceptionnel du texte, on en propose ici de longs extraits. En commençant par le récit de la dernière bataille avant la captivité.

Nous avons laissé l’introduction et les annotations au texte faites par notre correspondant (en couleur verte).


Ce texte, que j’ai photocopié avec son accord, m’a été montré par l’un de mes patients, il y a maintenant 40 ans. Il s’agissait d’un petit monsieur, vivant seul, dans un rez de chaussée à Vanves, invalide et atteint de nombreuses pathologies, y compris du fait de ses années de captivité. Sans aucun doute, c’est le seul texte que ce monsieur aura jamais écrit de sa vie. Et C’EST sa vie. J’en ai corrigé quelques fautes, restauré une ponctuation absente et séparé les paragraphes, mais seulement pour le rendre plus aisément lisible. La syntaxe est respectée…chaque fois que possible. J’ai parfois dû rajouter des mots manquants: (…), restituer les noms de lieux (pas tous retrouvés) ou donner des corrections ou des précisions. Ce texte me semble résumer assez bien ce qu’a pu être cette guerre pour quelques dizaines de millions de “petites gens”, à l’œil finalement assez aigu pour “tout” voir, mais à leur façon. Le témoignage d’un simple quidam, qui a été témoin d’événements majeurs à son insu, étant présent par le plus grand des hasards à l’endroit et au moment où se produisaient des événements qui allaient marquer notre Histoire. Un “journal du soldat” sans doute peu fréquent.


« 14 mai 1940. A la sortie de Monsageon, Aisne, à environ 1 km. (Il s’agit probablement de Mont Saint Jean, à la limite des Ardennes. Il se dirige donc vers le sud, c’est à dire qu’il fuit le front, qui a été percé. Ce régiment était stationné dans la ligne Maginot).

« Tout le long de la route, ce n’est que des cadavres et des débris de matériel plein les fossés dont les arbres ont été coupés au ras du sol et sur un, je vois un commandant de chasseurs à pied qui casse la croûte et pleure en nous voyant prendre la direction de Bruhamel (sans doute Brunehamel) où nous ignorions que nous allions nous trouver devant plusieurs centaines de chars et automitrailleuses. “Pauvres pionniers avec pour simple défense des Lebel et quelques fusils mitrailleurs modèle 1916 modifié”.

« A l’entrée de Bruhamel, je me trouvais en tête de la colonne comme infirmier, en face la rue transversale. Une ficelle de lieuse était tendue pour barrer la route.

« Aussitôt, de la maison abritée derrière ce mur de 2 mètres à gauche de la rue, une fusillade très nourrie éclate après avoir fait la sommation « français, rendez-vous ou nous ouvrons le feu », auquel répondent les pionniers du 460 ainsi qu’un régiment d’algériens qui comme nous faisait le sauve-qui-peut (il peut s’agir de spahis ou de tirailleurs). Un canon anti-char fut mis en batterie ainsi qu’un canon de 75 mais hélas, il n’y avait que 10 obus pour le canon anti-char et pas du tout pour le canon de 75 et ces dix obus anti-chars ont servi à détruire 4 tanks plus un camion de munitions qui suivait les chars.

« Devant le manque de munitions, les chars allemands sortent des rues transversales de la Mairie en tirant au canon et à la mitrailleuse. Etant sans défense, ce fut un vrai carnage.

« Moi-même, je me suis couché dans le fossé de gauche et en face de moi entre deux poteaux téléphoniques, un cheval avait été projeté les quatre fers en l’air, étant coincé entre les deux poteaux mais vivant. Il donnait des ruades pour essayer de se relever. De temps en temps, je sentais le poil de sa queue me retomber sur la tête.

« A quelques mètres au milieu de la route se trouvait une charrette chargée de pelles et de pioches attelée de deux chevaux. Comme c’était un obstacle à la progression des tanks, un tank s’est mis à gravir par le milieu de la charrette qui s’est aplatie comme une feuille à cigarette. Les chenilles d’un autre tank sont passées sur les deux chevaux, ce qui les a complètement coupés en deux comme un rasoir. Le sang coulait jusque sur ma capote, étant couché dans le fossé à quelques mètres d’eux.

« Derrière les chars d’attaque qui progressaient vers Monsageon, il y avait l’infanterie qui faisait le nettoyage. C’est-à-dire (que) tout ceux qui pouvaient marcher prenaient la direction de la Mairie par la rue transversale et tout cela sous les balles et les huées des allemands qui étaient aux trois quart saouls. Le premier que j’ai vu de près, sa première parole fut « chouanerie françouse » (schweinehund, plutôt?), cochon de français. Mais en même temps (il) me coupait les bretelles des musettes que je portais et les mettait toutes en tas, me fouillait, me prenait ce qui lui plaisait et me donnait l’ordre de suivre mes camarades à la Place de la Mairie.

« Grande fut ma surprise en y arrivant. Tout était plein de soldats comme moi, là depuis la veille. Là, nous nous sommes regroupés par régiments et sur notre compagnie, sur 222, à l’arrivée à Bruhamel, nous ne (nous) sommes retrouvés que 33 et ceci en l’espace d’une heure. » (Ce qui ne signifie pas que tous les autres ont été tués : beaucoup ont pu s’échapper avant d’être pris).

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« Pour mon compte, j’avais une paire de chaussures un peu étroites. Dès le lendemain je n’ai jamais pu les remettre tant j’avais les pieds enflés. C’est un camarade qui m’a donné une paire de ses savates en corde qui du reste ne m’ont jamais quitté jusqu’à ma triste arrivée au Stalag 1B (abréviation de Stammlager: camp ordinaire ; le Stalag 1B a accueilli environ 650 000 prisonniers en 4 ans, dont 55 000 y sont morts) à Holenstein (en fait: Hohenstein, en Prusse Orientale ; aujourd’hui Olsztynek, en Pologne).

« Il nous fallait marcher nuit et jour sans manger et rien à boire que quelques flaques d’eau dans les ruisseaux, toute boueuse. Une nuit, à huit, nous avons voulu nous reposer à côté de la route dans un petit bosquet un peu avant Rosoy (Rocroi ?), mais dix minutes ne s’étaient pas écoulées que les chiens nous faisaient sortir à coups de crocs.

« Il nous fallut reprendre la route jusqu’à Rosoy accompagnés par les coups de crosses des gardiens. Malheur à celui qui était en queue de colonne car ne pouvant suivre, il était sûr d’avoir le coup du lapin c’est-à- dire une balle dans la nuque, ce qui arrivait très souvent.

« Tant bien que mal, je suis arrivé avec la colonne jusqu’à Charleville (-Mézières, dans les Ardennes), mais avant, nous avons traversé Liard (Liart, dans la forêt des Ardennes) où une bataille venait de se dérouler (En fait, il s’est trouvé exactement dans la zone où les combats ont été les plus féroces et les plus longs, là où un certain colonel De Gaulle s’était illustré par sa résistance. C’est la bataille dite de Montcorne).

« Tout y était rasé : la gare, etc. Mais hélas beaucoup de cadavres étaient encore sur le terrain tout au bord des routes. Des civils les relevaient en les portant dans des couvertures, c’était leur seul linceul.

« Je me souviens d’avoir vu un cadavre et sur sa poitrine sa plaque militaire au nom de Rollin, Clermont-Ferrand. »

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« De là nous sommes passés à Gespronsard (Gespunsart, à la frontière), le dernier pays de France. Après, c’est la Belgique et j’ai trouvé un litre à bière vide avec bouchon automatique. J’ai pris les bretelles d’une musette à gaz et chaque fois que je trouvais de l’eau, j’en remplissais cette bouteille que je n’ai jamais quittée jusqu’à mon arrivée au camp d’aviation comme forte tête de Rosken (Roskenheim, en Prusse orientale ?). C’est peut-être cette réserve d’eau qui m’a sauvé l’existence car je n’en buvais qu’une gorgée à la fois.

« Traversons Gespronsard pour arriver à Bouillon où nous passons la nuit sur un terrain plat où se trouvait une gare de petit train, mais il n’y avait que quelques wagons. La colonne s’est reposée comme elle a pu. Moi, je me suis allongé sous un wagon car il pleuvait cette nuit-là.

« Réveil à 5h, départ en direction de Neuchateau (c’est Neufchateau) mais dans la traversée de Bouillon pour traverser la Semois (c’est le nom de la rivière qui traverse Bouillon), les ponts étant sautés, il fallait passer à la file indienne sur des passerelles, ce qui nous a fait attendre plusieurs heures sur les bas-côtés de la route.

« Une petite femme belge âgée d’au moins 70 ans faisait les distributions de quelques morceaux de pain qu’elle avait dissimulés dans sa banette, c’est-à-dire un grand tablier mais malheu­reu­sement un gardien l’avait aperçue et s’étant approché d’elle lui demande ce qu’elle faisait avec les prisonniers. Devant le refus de la pauvre femme, il l’empoigne par les cheveux et les jambes et par dessus le bord de la Semois, l’envoie dans l’eau à cet endroit.

« Je ne sais pas la suite de ce qu’il en advint car mon tour était arrivé de passer la Semois pour Neuchateau que nous traversons sous l’œil des civils qui n’ont rien à manger non plus et ne peuvent rien faire pour nous. »

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« Enfin, le lendemain, nous arrivons à Trèves. Débarquement d’où l’on nous conduit à coups de crosses jusqu’au camp qui se trouve tout en haut d’une colline.

« En plein midi, la montée est rude, surtout pour nous vu notre état de faiblesse extrême. Nous sommes mis dans des baraques par 200 mais là, la Providence me suivait.

« A l’endroit où je me trouvais dans la baraque, je remarquais une planche pas clouée comme les autres. Je la soulève avec la pointe d’un couteau.

« Quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver plein de grains de maïs. J’en ai empli toutes mes poches et de temps en temps, j’en mettais quelques grains dans ma bouche puis j’attendais qu’ils soient bien gonflés et je les croquais. La faim, c’est terrible. »

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« Nous avons voyagé à 80 par wagon à bestiaux pendant cinq nuits et quatre jours complets, portes cadenassées et avec de temps en temps l’écho d’arrivée de cailloux sur les wagons. C’est ainsi qu’en passant à la gare de Köpenik à côte de Berlin, un camarade a reçu une balle de revolver dans les reins et en est mort deux jours après son arrivée au camp du Stalag 1B à Hohenstein.

« Nous arrivons à la petite gare d’Hohenstein le 29 mai vers midi. Sur le quai, il y avait tous les mètres un gardien avec un gros gourdin pour faire activer la descente. Et le départ pour le camp très rapidement. Malheur à celui qui ne pouvait pas suivre: il était voué à une mort certaine.

« D’ailleurs, à l’arrivée de chaque convoi, il y avait toujours un grand tombereau spécial pour emmener les morts directement au cimetière et ces mêmes tombereaux servaient à passer dans les îlots des camps pour ramasser les cadavres de la nuit.

« De la gare, nous allons directement au camp, distant de 2 kilomètres (ancienne route). Je fus affecté dans le groupe d’îlots N° 13-14-15-16 à la baraque 14. Alors commença notre vrai calvaire de « gefang » (krieg-gefang: prisonnier de guerre). »

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« Le 31 juillet, avec une trentaine de camarades, je fus désigné pour changer. On m’embarqua pour aller à Lyck (en Prusse Orientale, aujourd’hui en Pologne: Elk), à côté de la frontière polonaise. On me plaça dans une fermette où il y avait deux chevaux, deux vaches et le patron, maréchal ferrant. Le soir, on rentrait coucher au laguer (lager: camp).

« Nous avions la visite du gardien tous les jours mais nous n’en avions plus pour nous garder. Le patron où j’étais placé avait fait la guerre 14-18. Il n’était pas costaud, d’ailleurs. Heureusement, car à la forge il m’aurait fait crever, moi qui n’avais jamais fait … Il est mort six mois après. La forge fut fermée et je pouvais faire le petit boulot des camps moi seul, tranquille. (Voir ou revoir le film « La vache et le prisonnier»).

« Dans cette famille, il y avait une fille et quatre garçons : deux soldats d’ailleurs très chics, un de 4 ans, mais le 3è, de 14, un vrai hitlérien qui voulait me commander. Ma foi, nous n’étions jamais d’accord. La patronne aurait bien voulu me faire traire les deux vaches, mais comme j’en avais peur, je ne l’ai jamais fait. Ce qui m’évitait d’y retourner le dimanche soir, ce qui fait qu’à partir de 13h , j’étais libre jusqu’au lendemain 6h alors que tous mes copains étaient obligés d’y aller le soir.

« Moi, j’allais à la pêche en fraude et je changeais le poisson pour du tabac ou des cigarettes. »

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« J’y suis resté jusqu’à l’alerte de l’arrivée des russes. Pour Noël 44 (43, probablement), ma patronne me fait remarquer qu’il n’était pas tombé de neige et me dit « kein schein, Deutschland kaput », (en fait: keine schnee: pas de neige), ce qui veut dire « il n’est pas tombé de neige à Noël, l’Allemagne est vaincue ». Ce qui fut vrai par la suite.

« Le 8 janvier 44, ordre est donné de préparer les chariots et traîneaux en vue d’une émigration prochaine. Je vais donc chercher des plaques de contreplaqué à Lyck et j’en fais un toit en les mettant en arc en ciel (de cercle ?) sur le chariot. Mais déjà, les russes ne sont pas loin. Toutes les nuits, les avions nous bombardent et même en plein jour. Ce n’est pas prudent de rester en ville. Un jour, me trouvant à la gare de Lyck pour y conduire un cochon, un avion nous a mitraillés en rase-mottes et avec des roquettes. Il y a eu au moins 25 victimes dont deux prisonniers français tués sur le coup. » (À noter que la date et le lieu correspondent aux raids des aviateurs français de l’escadrille Normandie-Niemen…)

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« Traversons une grande forêt qui est déjà dépassée par les russes. À la sortie, nous nous trouvons complètement dans la ligne de feu à Beschften (Bischofstein, à mi-chemin de Kalinigrad. Aujourd’hui Bisztynek) le 29 janvier 44. Impossible d’aller plus loin, c’est aller à la mort. Ce ne sont que des tanks qui brûlent ainsi que les maisons et des tas de cadavres surtout civils, les uns sur les autres tout le long de la route. Voyant une petite maison, je me dirige dedans avec le chariot et dis à ma patronne « voilà les guides des chevaux. Moi, je reste là ». À peine un quart d’heure après, il y avait plus de 50 personnes dans cette maison. Il en venait de partout : des polonais, des russes, des italiens, tous des déportés ou prisonniers comme nous. Cela n’avait pas ralenti la bataille car dans Bischofstein, il y avait un régiment d’artillerie boche qui tirait toujours. Il a fallu que les tanks nous mettent tout à feu et à sang pour en venir à bout, ce qui demanda 24h.

« Je vois pour la première fois un russe de l’armée qui se présente dans la cour avec sa « boîte à camembert » ou mitraillette (c’est le PPSh-41). Son premier travail est de faire sortir tout le monde, de les mettre sur un rang, y compris nous car nous nous étions retrouvés quatre français. Il n’y a que les ukrainiens qui sont restés. Quand il m’a vu, il m’a empoigné par le bouc et m’a couché dans la neige. Ouvre sa boîte à camembert et m’applique le canon sur le ventre. Par bonheur pour moi, une ukrainienne s’est jetée entre nous deux et lui a expliqué ce que nous étions. Il est redevenu calme, nous a fouillés et gardé nos plaques de prisonniers de guerre qu’il a mises dans sa poche.

« Mais tous les civils allemands furent tous fusillés en cinq minutes. La neige était rouge autour du tas de cadavres, grands comme petits, tout y a passé. (L’accord passé avec les alliés, entre Churchill et Staline notamment, faisait que la Prusse Orientale devait devenir polonaise à la fin de la guerre. Il était donc impératif de chasser -ou d’exterminer- tous les allemands de cette province, comme de la future enclave de Kaliningrad avant l’armistice. Ce qui fut fait).

« Deux heures après, un lieutenant-seigneur (starchïy leïtenant: lieutenant-senior) car dans l’armée russe, il y a trois grades de lieutenant, nous dit en français « il faut prendre cette route, vous grouper et n’y marcher que le jour et jamais la nuit, autrement vous seriez abattus ». Alors, pour nous, commence une deuxième retraite, cette fois en allant sur la Lituanie (vers le nord), qui a duré du 29 janvier 44 au 22 février 44, qui fut très dure, surtout pour la faim et en même temps, c’était le dégel. De la vraie gadoue. »

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« Quelques jours après, nous arrivons à Goldap où s’était déclenchée la grande attaque russe. C’était un vrai carnage, il fallait prendre les champs, les routes étant minées, et escalader les cadavres.

« C’est à partir de là que j’ai vu, ainsi que mes camarades, les orgies commises par la guerre: les premières femmes avec les jupes relevées sur la tête, les jambes très écartées laissant voir toute leur nudité. Il n’ y avait pas de doute qu’elles avaient été violées, car sur certaines, on voyait encore le sperme congelé dans les poils. Et comme remerciement, une balle dans la nuque.

« Et cela était chose très courante. Quand aux hommes, en partie des vieillards, ils étaient déculottés et la verge soit coupée ou fendue ou même les parties et laissés sur place, le tout congelé. » (L’avancée des troupes soviétiques: officiers russes et troupes asiatiques, a donné lieu à d’innombrables crimes de guerre, les premiers répertoriés durant ce conflit. Une explication au laissez-faire officiellement toléré durant des semaines a été la volonté de revanche. En fait, il s’agissait d’une décision politique).

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« Nous continuons notre retraite en voyant toujours les mêmes tableaux. Horreurs de la guerre. De Rastenburg (Ketrzyn) jusqu’à Mihounen (en Lituanie, non retrouvée), les routes que nous prenons ne sont que de simples chemins de sable bordés quelquefois par des saules mais hélas toujours le même spectacle des horreurs de la guerre qui ne se termine pas car, dans les fossés, par place, les cadavres sont les uns sur les autres. (Les lituaniens affirment que tous les allemands, entre autres, rattrapés par les troupes soviétiques ont été abattus sur place). À notre arrivée à Mihounen, nous sommes parqués dans une grange à tous vents sans paille, mais pour la première fois, nous touchons des russes des tibias et des têtes de vaches que l’on fait cuire avec les planches prises d’un hangar avoisinant. Ça fait un peu de jus gras, mais de viande, point. Quelques jours après, nous touchons du millet décortiqué. C’était la première fois que j’en voyais. Ma foi, bien cuit, ça remplace l’orge perlé des boches. Nous y restons huit jours.

« De là, nous partons pour Gumbinnen (Goussev ou Gusev aujourd’hui, dans l’enclave de Kaliningrad). Les ponts étant sautés, nous nous sommes tapé 72 km pour faire 12 km en ligne droite en deux jours. À notre arrivée à Gumbinnen, nous sommes logés dans des casernes boches mais tellement serrés qu’il nous est impossible de se coucher sur le dos. Il faut se mettre de côté l’un contre l’autre. Et toujours rien à manger avant deux jours. Le repas au bout des deux jours consiste en sauté fait avec les têtes et les panses des animaux abattus, car la viande était réservée pour l’armée, et pour nous le reste. Mais à Gumbinnen, il nous fallait travailler, soit sur les rails ou enterrer les cadavres, humains comme bestiaux, car il y avait beaucoup de bétail mort dans les prairies et déjà au mois de mars, ça ne sentait pas la rose. D’autres allaient récupérer le mobilier dans les maisons encore debout. Mais fallait prendre d’abord des pelles et des tinettes car tous les rez de chaussée avaient servi de WC à la troupe russe et comme le papier chez eux est inconnu, c’est avec des paquets de paille qu’ils se torchent le derrière, ce qui fait un vrai tas de fumier qui sent son goût.

« Le 25 juin, l’on nous réunit sur le terrain face au moulin à côté du puits artésien. Tout le bloc N°3 où un général russe nous fait un discours nous retraçant tous les liens amicaux datant de la Révolution de 1789 et de la Commune de Paris en 1870, espérant que nous n’oublierons pas le bon accueil reçu par eux dès notre retour en France (quel bon accueil ?). Et musique en tête, nous traversons les ruines de Gumbinnen pour embarquer le cœur joyeux d’espoir de revoir la France. »

{…}

« C’était le 4 juillet 45. Nous passons à côté de Brest-Litovsk. De Varsovie, où tout est complètement rasé, pas un mur debout et tout le long de la voie, nous voyons des trains entiers renversés dans les fossés. Cela pour l’écartement des voies. Les voies russes étant plus larges, ces wagons ne pouvaient plus se servir de ces voies.

« Mais par endroits, nous voyons encore des cadavres non ensevelis, mais chose curieuse, ayant été congelés, qui se sont vidés tout doucement: il n’y reste plus que la peau et les os et les habits. Ils s’étaient complètement vidés de tout liquide. À Varsovie, nous commençons à voir les premiers civils rentrés chez eux, dans des espèces de huttes qu’ils s’étaient fabriqués pour s’abriter car il n’y avait plus une seule maison debout. Mais à chaque arrêt de train, des centaines de personnes se présentent avec toutes sortes de choses pour faire du commerce. »

{…}

« De là, nous sommes emmenés à Habursdorf (Werlaburgdorf, plutôt) où nous sommes remis aux anglais en échange de déportés russes. (Les déportés russes, faits prisonniers au combat, considérés comme « déserteurs » et supposément traîtres par Staline, ont pour beaucoup rejoint le goulag sans même descendre du train…). Nous sommes dans une baraque où furent logés des prisonniers français travaillant à la mine à ciel ouvert de « grün kolen » c’est à dire à du charbon jeune (« grün kohle »: le lignite?), qui n’est pas encore fait, mais à ciel ouvert.

« Ces baraques sont isolées par des barbelés de 2 mètres de haut et entre chaque baraque, une grande épitaphe disant ceci « tout prisonnier étant surpris dans les barbelés sera fusillé sans avertissement ».

« Dans la baraque à côté de la nôtre, ce n’est que des femmes ou filles qui ont suivi l’armée allemande dans leur retraite. (Sans doute un certain nombre de françaises parmi elles…). Et parmi elles, il y a l’air d’y avoir de jolis tableaux car leur langage n’est pas très honorifique pour elles. Au bout de trois jours, on nous fait monter la côte qui nous fait monter à la mine. Et là, nous embarquons dans des wagons à bestiaux, mais quelle ne fut pas notre surprise de voir que les deux derniers wagons étaient réservés pour ces dames. Mais devant l’attitude de tous les prisonniers français, les anglais les ont ramenées au camp. Je ne sais pas ce qu’il en est advenu. » (Ces femmes que les anglais voulaient rapatrier en même temps que les prisonniers français étaient françaises et belges : emmenées dans le paquetage de soldats de la Werhmacht dont elles étaient le couple, elles en avaient été séparées, de force la plupart du temps,  et avaient un statut de « prisonnières »).

{…}

« Finalement, après un petit casse-croûte, nous embarquons de nouveau, cette fois pour Paris. À 22h le soir, nous touchons du bouillon Kub à Saint-Quentin et arrivons à la Gare du Nord à 5h du matin. À la descente du train, nous passons dans une haie de gardes mobiles. À la sortie, des autobus nous ont conduits à la caserne de Reuilly. Le premier guichet que je fais en montrant mes papiers, on me déclare « Va t’en, tu es de la Seine. Tu es arrivé ». (Le département de la Seine n’a été démembré qu’en 1968). Je reprends mes musettes, je sors dehors, me dirigeant vers le métro Reuilly que je prends pour rentrer à Vanves par Petits Ménages (la station de métro « Corentin Celton », de nos jours, à Issy les Moulineaux). Au portillon, le préposé me dit « Monte en première, tu auras de la place ». Ce que je fis, mais quelle ne fut pas ma surprise en voyant tous les voyageurs s’écarter de moi. J’en entendis une chuchoter « Qu’est-ce qu’il doit avoir comme poux ».

« Je tiens à signaler qu’en effet, je n’étais pas très beau car depuis ma capture, je ne m’étais pas rasé. Donc, j’avais un bouc bien noir d’au moins 40 cm et des moustaches blondes « à la Guillaume », jusqu’aux oreilles. Comme habits, j’avais une culotte kaki avec le bas des jambes bleu horizon, la veste kaki, bleu et gris russe, le tout étant fait de pièces, et une capote kaki, un calot « popov ». Voyez d’ici la tenue un peu romanesque.

« Enfin, à 6h30, je me présente chez moi, mais comme au premier de la rue Normande, ma femme y habitant seule, je trouve la porte fermée, impossible de rentrer.

« Je monte la rue Normande où je reconnais Mr Durot, celui qui tenait le café avant guerre où je bois un bon rhum pour me remettre de mes émotions. Je vais pour aller voir ma sœur, qui habite au 11 de la même rue, mais le cœur bien gros. Ceux qui viennent m’ouvrir, ce sont des nouveaux locataires. Pendant la guerre, ils avaient déménagé.

« Je retourne au café où Mr Durot va prévenir ma sœur qui, me voyant, a refusé de m’embrasser tant j’étais laid avec cette barbe. Tout de même, avec des petits cailloux dans la fenêtre, ils ont réveillé ma femme, qui est venue me chercher, qui aussi a refusé de m’embrasser, mais moins d’une heure après, tout était net après la coupe aux ciseaux. Le rasoir a fait peau neuve.

« La vie recommence. »

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Klemperer sur le balancier

Sculture sur barreaux

« Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé. »

Philologue expulsé de sa chaire par les nazis, interdit de publication, exclu des bibliothèques, interdit de lecture d’ouvrages allemands, privé ainsi des mots, Victor Klemperer survécut à l’épreuve grâce à une réflexion intime et clandestine sur la langue nazie. Confiné dans une maison pour juifs conjoints d’allemandes, obligé de travailler en usine, c’est en s’arrachant à la fatigue au milieu de la nuit qu’il consignait dans son journal des observations sur cette langue corrompue qu’il a nommé LTI (Linga Tertii Imperii). A ce journal, il se tenait comme à un balancier. Voir aussi de « McCann sur le funambule et « Klemperer sur la langue nazie


« Un jeune garçon qui est au cirque avec son père lui demande : Papa, que fait le monsieur sur la corde avec le bâton ?  —Gros nigaud, c’est un balancier auquel il se tient. — Oh la la ! Papa, et s’il le laissait tomber ? —Gros Nigaud, puisque je te dis qu’il le tient ! » (p33-34)

« Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé. Aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet de malades ou de mourants, sur des tombes, dans la gêne et dans des moments d’extrême humiliation, avec un coeur physiquement défaillant, toujours m’a aidé cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive (…), retiens la manière dont cela se manifeste et agit. Et, très vite ensuite, cette exhortation à me placer au-dessus de la mêlée et à garder ma liberté intérieure se cristallisa en cette formule secrète toujours efficace : LTI, LTI ! » (p34)

Source : Victor Klemperer, LTI, langue du IIIè Reich, Pocket, 2013. Pages 33 et 34.

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Appelfeld sur vie et mort

Branche jambes

« Au seuil de la mort, un homme recousait encore ses boutons. »

Ces citations d’Aharon Appelfeld montrent que la vitalité humaine a ceci de paradoxal qu’elle peut pousser à vouloir continuer la vie comme si de rien n’était, alors que notre monde s’effondre et que la mort est proche.  Et que ce n’est que quand le danger passe, s’il passe, qu’elle s’essouffle et que l’on se met à dormir sa vie. Voir aussi « Tchekhov sur l’aveuglement« .

« La guerre nous a appris, à notre étonnement, que la vie la plus atroce n’en était pas moins la vie. Dans les ghettos et dans les camps, les gens s’aimèrent, chantèrent des chansons sentimentales, débattirent des programmes des partis politiques. Il y avait des cours du soir pour apprendre le français et, l’après-midi, les gens prenaient le café —s’ils en avaient. Au seuil de la mort, un homme recousait encore ses boutons. Et point n’est besoin de rappeler que les enfants jouaient. Plus proche était la mort, plus grand était le refus d’admettre son existence. » (p.59)

« Après la guerre, quand les ailes de la mort se furent repliées, le sens de la vie perdit soudainement son pouvoir et son objet. La tristesse, comme un couvercle de fer, tomba sur ceux qui restaient et les enferma. La réalité que, dans les années de guerre, nul ne pouvait ou ne voulait voir, apparaissait à présent dans toute sa brutalité : plus rien ne restait que vous-même (…) Je me souviens de gens que la tristesse fit tomber, avec un soupir, dans un sommeil dont ils ne réveillèrent pas. Le désir de dormir était épouvantable, et tangible. » (p.61)

Source : Aharon Appelfeld, L’héritage nu, Editions de l’Olivier. Pages 59 et 61.

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Onfray sur Freud et Mussolini

« La solution ne choquerait pas Mussolini : Freud pense en effet qu’il faut instruire une élite pour diriger les masses. »

Sculture et bras

Voici quelques citations de Michel Onfray au sujet de l’échange entre Einstein et Freud sur la suppression des guerres, où il cherche à montrer que, contrairement à Einstein, Freud n’était pas un vrai pacifiste, et qu’il penchait vers des solutions qui n’auraient pas choqué Mussolini. Dans les extraits ci-après, qui contiennent la phrase mise en exergue, il donne sa version personnelle de la réponse de Freud à Einstein sur la possibilité d’arrêter les guerres.

(Voir aussi le commentaire proposé à la fin, ainsi que : « Einstein sur la guerre » ; « Freud sur la guerre » ; « Roudinesco sur Freud et Mussolini » ).

Voici les propos de Michel Onfray : 

« Mais la réponse arrive en fin de lettre :  » Pourquoi nous indignons-nous tant contre la guerre, vous et moi et tant d’autres, pourquoi ne l’acceptons-nous pas comme telle autre des nombreuses et cruelles nécessités de la vie ? Elle semble pourtant conforme à la nature, biologiquement bien fondée pratiquement à peine évitable » (Freud, Œuvres Complètes XIX. 79). Et puis encore : « La question est de savoir si la communauté ne doit pas avoir également un droit sur la vie de l’individu ; on ne peut pas condamner toutes les espèces de guerre au même degré ; tant qu’il y a des nations et des empires qui sont prêts sans aucun regard, à en anéantir d’autres, ces autres doivent être armées pour la guerre (Freud, ibid).

« Dès lors : la lucidité et le pragmatisme nous obligent à conclure que la guerre est une nécessité cruelle de la vie; qu’elle se trouve biologiquement fondée ; qu’elle est quasiment inévitable ; que la communauté a des droits sur les individus qui la constituent ; que toute guerre n’est pas mauvaise en soi ; qu’il faut l’accepter, que le désarmement est une utopie une chimère, qu’il faut être armé temps que d’autres le seront, c’est-à-dire toujours. Certes il faut vouloir la paix, désirer la fin de la guerre, éduquer, investir dans la culture qui éloigne de l’agressivité, mais qui éduquerait et comment ? La solution ne choquerait pas Mussolini : Freud pense en effet qu’il faut instruire une élite pour diriger les masses. Voilà la solution à apporter au problème de la guerre : un élitisme aristocratique à fin d’éduquer les masses au renoncement pulsionnel. » (p.533-534)

Michel Onfray : Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Le Livre de Poche, 2013. Pages 533-534.

COMMENTAIRE

Dans les propos précédents d’Onfray, les citations extraites de la lettre de Freud à Einstein sont tronquées, ce qui, dès lors, en déforme la pensée. Nous reproduisons ici les citations complètes de Freud en indiquant les points de rupture imposés par Onfray.

//Début du propos de Freud// « Pourquoi nous indignons-nous tant contre la guerre, vous et moi et tant d’autres, pourquoi ne l’acceptons-nous pas comme telle autre des nombreuses et cruelles nécessités de la vie ? Elle semble pourtant conforme à la nature, biologiquement bien fondée, pratiquement à peine évitable //coupure par Onfray//. Ne soyez pas épouvanté de me voir poser cette question. Pour mener à bien une investigation, on peut peut-être prendre le masque d’une supériorité dont on ne dispose pas en réalité. La réponse sera : parce que tout homme a un droit sur sa propre vie, parce que la guerre anéantit des vies humaines pleines d’espérance, qu’elle met l’individu humain dans des situations qui l’avilissent, qu’elle le contraint à commettre le meurtre sur d’autres, ce qu’il ne veut pas, qu’elle détruit de précieuses valeurs matérielles, résultat du travail des hommes, et autres choses encore. » (Freud, Œuvres Complètes t.XIX. p.79).

//Début du propos de Freud// « Tout cela est vrai et semble tellement incontestable qu’on s’étonne seulement que la pratique de la guerre n’ait pas été rejetée par un accord général entre les hommes. On peut certes discuter sur tel ou tel de ces points. //Début de citation par Onfray// La question est de savoir si la communauté ne doit pas avoir également un droit sur la vie de l’individu ; on ne peut pas condamner toutes les espèces de guerre au même degré ; tant qu’il y a des nations et des empires qui sont prêts sans aucun regard, à en anéantir d’autres, ces autres doivent être armées pour la guerre //coupure par Onfray//. Mais passons rapidement sur tout cela ; ce n’est pas la discussion à laquelle vous m’avez invité. J’ai quelque chose d’autre en vue : je crois que la raison majeure pour laquelle nous nous indignons est que nous ne pouvons pas faire autrement. Nous sommes des pacifistes, parce que, pour des raisons organiques, nous ne pouvons pas ne pas l’être. » (Freud, Œuvres Complètes t.XIX. p.80)

La façon dont Onfray interprète les propos de Freud peut aussi poser problème. Comparons :

-Onfray : « La solution ne choquerait pas Mussolini : Freud pense en effet qu’il faut instruire une élite pour diriger les masses. Voilà la solution à apporter au problème de la guerre : un élitisme aristocratique à fin d’éduquer les masses au renoncement pulsionnel. » (Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Le Livre de Poche, 2013, p.533-534)

-Freud : « Partant de là, il faudrait consacrer davantage de soin qu’on ne l’a fait jusqu’ici pour éduquer une couche supérieure d’hommes pensant de façon autonome, inaccessibles à l’intimidation et luttant pour la vérité, auxquels reviendrait la direction des masses non autonomes. Que les empiétements des pouvoirs étatiques et l’interdit de pensée venant de l’Eglise ne soient pas favorables à ce que l’on élève ainsi les hommes, n’a nul besoin de démonstration. » (Freud, Œuvres Complètes t.XIX. p.79)

Pour finir, voici la conclusion de Freud, qui affirme sa conviction pacifiste et qui est loin d’être une fermeture à la possibilité de suppression de la guerre :

« Combien de temps nous faut-il encore attendre avant que les autres aussi deviennent pacifistes ? On ne saurait le dire, mais peut être n’est-il pas utopique d’espérer que l’influence de ces deux facteurs, la position culturelle et l’angoisse justifiée devant les effets d’une guerre future, mettra fin à la pratique de la guerre dans un avenir à portée de vue. Par quelles voies directes ou détournées, nous ne pouvons pas le deviner. En attendant, il nous est permis de nous dire : tout ce qui promeut le développement culturel travaille du même coup contre la guerre. » (Freud, Œuvres Complètes t.XIX. p.81).

Tout cela était écrit en 1932. C’est donc malheureusement une question sur laquelle Freud semble s’être trompé, mais qu’Onfray ne pouvait relever sans contredire sa thèse d’un Freud non pacifiste.

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Freud sur la guerre

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« (…) je voudrais m’attarder encore un instant sur la pulsion de destruction (…) cette pulsion travaille à l’intérieur de tout être vivant (…) »

Extraits de la réponse faite par Freud à la lettre d’Albert Einstein concernant la possibilité de neutraliser les pulsions agressives qui mènent à la guerre. Il s’agit d’un échange épistolaire suscité et publié par la Société des Nations en 1933, sous le titre « Pourquoi la guerre ? « .

Cet ouvrage a été dédicacé par Freud à Mussolini. Tentative, semble-t-il, de protéger la psychanalyse dans l’Italie fasciste (voir « Roudinesco sur Freud et Mussolini« ) Vu le contenu du texte dédicacé, le choix de Freud ne semble pas avoir été le fruit du pur hasard.

Voir aussi « Onfray sur Freud et Mussolini« , Camus sur le suicide, Ricoeur sur violence, Hobbes sur sécurité et liberté, Freud sur liberté, sécurité et culture.


« Nous supposons que les pulsions de l’homme sont de deux espèces seulement, soit celles qui veulent conserver et réunir —nous les nommons érotiques (…) dans le sens de l’Eros dans le Banquet de Platon, ou sexuelles par une extension consciente du concept populaire de sexualité — et d’autres qui veulent détruire et mettre à mort (…) L’une de ces pulsions est tout aussi indispensable que l’autre, de l’action conjuguée et antagoniste des deux procèdent les phénomènes de la vie ». (p.75-76)

« Quand donc les hommes sont invités à faire la guerre, bon nombre de motifs en eux peuvent y répondre favorablement, nobles et communs, ceux dont on parle à haute voix, et d’autres que l’on passe sous silence (…) Le plaisir pris à l’agression et à la destruction compte certainement parmi eux ; d’innombrables cruautés relevant de l’histoire et du quotidien confirment leur existence et leur force. « (p.76-77)

« (…) je voudrais m’attarder encore un instant sur la pulsion de destruction (…) cette pulsion travaille à l’intérieur de tout être vivant, et a donc pour tendance de provoquer sa désagrégation (…) Elle mériterait en toute rigueur le nom de pulsion de mort, tandis que les pulsions érotiques représentent les aspirations à la vie. La pulsion de mort devient pulsion de destruction en étant retournée (…) vers l’extérieur, sur des objets. L’être humain préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant une vie étrangère. Une part de la pulsion de mort reste active à l’intérieur de l’être vivant, et nous avons même commis l’hérésie d’expliquer l’apparition de notre conscience morale par un tel retournement de l’agression vers l’intérieur (…) il n’est pas si dénoué d’inconvénients que ce processus s’effectue à une trop grande échelle : cela est franchement malsain, alors même que le retournement de ces forces pulsionnelles vers la destruction dans le monde extérieur soulage l’être vivant et ne peut avoir qu’un effet bénéfique. Cela servirait de disculpation biologique à toutes les tendances haïssables et dangereuses contre lesquelles nous menons le combat. » (p.77)

« Du reste il ne s’agit pas (…) d’éliminer totalement le penchant à l’agressivité chez l’homme  ; on peut tenter de le dévier suffisamment pour qu’il n’ait pas à trouver son expression dans la guerre ». (p.78)

« (…) nous trouvons aisément une formule indiquant les voies indirectes pour combattre la guerre. Si la complaisance à la guerre est une émanation de la pulsion de destruction, on est tenté d’invoquer contre elle l’antagoniste de cette pulsion, l’Eros. Tout ce qui instaure des liaisons de sentiment parmi les hommes ne peut qu’agir contre la guerre (…) Premièrement des relations comme celles avec un objet d’amour, quoique sans buts sexuels. L’autre espèce de relation de sentiment est la liaison par identification. Tout ce qui instaure parmi les hommes des intérêts communs significatifs suscite de tels sentiments communautaires, des identifications. Sur eux repose pour une bonne partie l’édifice de la société humaine » (p.78-79)

« Je vous salue cordialement et si mon exposé vous a déçu, je vous demande pardon. »(p.81)

Source : Lettre de Freud à Einstein, in Sigmund Freud « Oeuvres complètes« , t.XIX, Presses Universitaires de France, 2004. Pages 75 à 79.

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Einstein sur la guerre

« comment est-il possible que la (…) minorité puisse mettre au service de ses désirs la masse du peuple qui, dans une guerre, ne peut que souffrir et perdre ? »

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Voici quelques propos d’Albert Einstein dans son échange épistolaire avec Sigmund Freud au sujet des causes de la guerre. Un échange suscité et publié par la Société des Nations en 1933, sous le titre « Pourquoi la guerre ? » Connu pour son pacifisme, Einstein, sollicité d’abord, a suggéré le nom de Freud comme contrepartie ; il lui posera la question de la canalisation des pulsions humaines de haine et de destruction  (voir des extraits de la réponse de Freud dans « Freud sur la guerre« ).

Ici on a retenu les raisons qui expliquent d’après Einstein les échecs du pacifisme. A comparer avec les citations « Zweig sur la guerre de 14-18« .

Voir aussi : Ricoeur sur la violence, Nietzsche sur jeunesse et explosivité.


« Je pense ici principalement à la présence, au sein de chaque peuple, d’un petit groupe néanmoins résolu, inaccessible aux considérations et aux inhibitions sociales, formé d’hommes pour qui guerre, fabrication et commerce d’armes ne sont rien d’autre qu’une occasion de retirer des avantages personnels, d’élargir le domaine personnel de leur puissance. » (p.67)

« Il se pose aussitôt cette question : comment est-il possible que la susdite minorité puisse mettre au service de ses désirs la masse du peuple qui, dans une guerre, ne peut que souffrir et perdre ? (…) Ici la réponse immédiate semble être : la minorité des dominants, à tel ou tel moment, tient avant tout l’école, la presse et le plus souvent aussi les organisations religieuses. Par ces moyens, elle domine et dirige les sentiments de la grande masse et en fait son docile instrument. » (p.67)

 » (…) Comment est-il possible que la masse se laisse enflammer par lesdits moyens jusqu’à la frénésie et au sacrifice de soi ? La réponse ne peut qu’être : en l’homme vit un désir de haïr et d’anéantir. Cette prédisposition (…) peut être réveillée avec une relative facilité et s’intensifier en psychose de masse. »(p.67)

« Et ici je suis bien loin de penser uniquement à ceux qu’on appelle incultes. D’après mes expériences dans la vie, c’est bien plutôt précisément ce qu’on appelle « intelligence » qui succombe le plus facilement aux fatales suggestions de masse, parce qu’elle n’a pas coutume de puiser directement dans l’expérience de vie, mais que la façon la plus commode et la plus achevée de la capter passe par la voie du papier imprimé. »(p.67-68)

Source : Lettre d’Einstein à Freud, in Sigmund Freud « Oeuvres complètes« , t.XIX, Presses Universitaires de France, 2004. Pages 67 et 68.

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Zweig sur la Guerre de 14-18

Il a connu les deux guerres mondiales et la montée du nazisme, des « ébranlements volcaniques » qui en finirent avec monde où il avait grandi. Exilé, devenu apatride, coupé de toutes ses racines, de tout passé et de tout futur, Stefan Zweig se suicide avec sa femme Lotte en 1942, au Brésil. La veille il envoie à l’éditeur le manuscrit de ses mémoires, écrits pour transmettre « ne serait-ce qu’une parcelle de vérité, vestige de cet édifice effondré. »

De la guerre il dira que son ombre ne l’a jamais quitté, qu’elle a voilé de deuil chacune de ses pensées, de jour et de nuit. On présente ici quelques citations sur la guerre de 14-18, notamment sur le rôle joué par des artistes et des intellectuels dans la propagande. Des propos qui résonnent avec ceux écrits en 1942 par Albert Einstein dans sa lettre à Sigmund Freud. Voir citation « Einstein sur la guerre« .

 

« Le lendemain en Autriche ! Dans chaque station étaient collées les affiches qui avaient annoncé la mobilisation générale. Les trains se remplissaient de recrues qui allaient prendre leur service, des drapeaux flottaient. À Vienne la musique résonnait et je trouvai toute la ville en délire. La première crainte qu’inspirait la guerre que personne n’avait voulu, ni le peuple, ni le gouvernement, cette guerre qui avait glissé contre leur propre intention des mains maladroites des diplomates qui en jouaient et bluffaient, s’était retournée en subit enthousiasme. Des cortèges se formaient dans les rues partout s’élevaient soudain des drapeaux, s’agitaient des rubans, montaient des musiques; les jeunes recrues s’avançaient en triomphe, visages rayonnants, parce qu’on poussait des cris d’allégresse sur leur passage à eux, les petites gens de la vie quotidienne que personne, d’habitude, ne remarquait ni ne fêtait. » (p.(264-265).

« Cette houle se répandit si puissamment (…), elle arracha des ténèbres de l’inconscient, pour les tirer au jour, les tendances obscures, les instincts primitifs de la bête humaine, ce que Freud, avec sa profondeur de vues, appelait le « dégoût de la culture », le besoin de s’évader une fois pour toutes du monde bourgeois (…) et d’assouvir les instincts sanguinaires immémoriaux. » (p.266)

« Et puis en 1914, après un demi-siècle de paix, que savaient de la guerre les grandes masses? Elles ne la connaissaient pas. Il ne leur était guère arrivé d’y penser. Elle restait une légende et c’était justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. » (p.268)

 » (…) prémuni comme je l’étais contre cet accès de fièvre de la première heure, je demeurais bien résolu à ne point me laisser ébranler dans mes convictions qu’une union de l’Europe était nécessaire, par une lutte fratricide qu’avaient déchaînée des diplomates maladroits et des marchands de munitions brutaux. » (p.271)

« Presque tous les écrivains allemands (…) se croyaient obligés, comme au temps des anciens Germains, de jouer les bardes et d’enflammer de leur chants et de leurs runes les combattants qui allaient au front pour les encourager à bien mourir (…) Les savants étaient pire. Les philosophes ne connaissaient soudain plus d’autre sagesse que de déclarer la guerre un « bain d’acier » bienfaisant (…) À leurs côtés se rangeaient les médecins qui vantaient leurs prothèses avec une telle emphase qu’on avait presque envie de se faire amputer une jambe pour remplacer le membre sain par un appareil artificiel. Les prêtres de toutes les confessions ne voulaient pas rester en retrait et mêlaient leurs voix au chœur (…) et cependant tous ces hommes étaient les mêmes dont nous admirions encore une semaine, un mois auparavant, la raison, la force créatrice, la dignité humaine (…) Plusieurs, à la vérité, sentirent bientôt sur leur langue la saveur amère du dégoût que leur inspirait leur propre parole, quand la mauvaise eau de vie du premier enthousiasme se fût évaporée. » (p.272-273)

« Or il est dans la nature humaine que des sentiments violents ne sauraient durer indéfiniment (…) et l’organisation militaire le sait. C’est pourquoi elle a besoin d’un aiguillonnement artificiel, d’un continuel doping de l’excitation, et ce travail de stimulation c’est aux intellectuels qu’il incombait, aux poètes, aux écrivains aux journalistes (…) Ils avaient battu le tambour de la haine et continuèrent de le battre jusqu’à ce que le plus impartial sentît ses oreilles tinter et son cœur frémir. Presque tous, en Allemagne, en France, en Italie, en Russie, en Belgique, servaient la propagande de guerre et par là même la folie, la haine collective, au lieu de la combattre. » (p.277)

Source : Stefan Zweig, Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Le livre de poche, 2011.

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