Le Bon sur la psychologie des foules

« Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation »


pavés 11On est frappé de voir à quel point la description qui est faite de nos jours de l’islamiste radicalisé, ressemble à celle de  « l’individu en foule » faite par Gustave Le Bon. Certes, les islamistes radicaux ne sont pas forcément agglomérés physiquement en foule, tout au moins avant de gagner le théâtre de la guerre, mais la formation des foules non agglomérées ne serait pas à exclure selon cet auteur. Ce que le rôle des réseaux sociaux viendrait confirmer : n’est-on pas en présence de la constitution de masses virtuelles sur la Toile ? Masses virtuelles qui auraient une force particulière : celle de ne pas être transitoires comme la masse physique, de sorte que l’individu connecté aurait en permanence les caractéristiques de l’individu en foule. Dans le même sens, on notera le rôle que Le Bon attribue à l’image — omniprésente de nos jours — dans la « pensée » de la foule.

Voir aussi Ortega y Gasset sur l’autodestructionMann sur la volonté de décider.


« Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus.

« Aussi, par le fait seul qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un barbare, c’est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il tend à s’en rapprocher encore par la facilité avec laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images — qui sur chacun des individus isolés composant la foule seraient tout à fait sans actions — et conduire à des actes contraires à ses intérêts les plus évidents et à ses habitudes les plus connues. » (p.18-19).

« L’évanouissement de la personnalité consciente et l’orientation des sentiments et des pensées dans un sens déterminé, qui sont les premiers traits de la foule en voie de s’organiser, n’impliquent pas toujours la présence simultanée de plusieurs individus sur un seul point. Des milliers d’individus séparés peuvent à certains moments, sous l’influence de certaines émotions violentes, un grand évènement national par exemple, acquérir les caractères d’une foule psychologique. Il suffira alors qu’un hasard quelconque les réunisse pour que leurs actes revêtent aussitôt les caractères spéciaux aux actes des foules (…). D’autre part, un peuple entier, sans qu’il y ait agglomération visible, peut devenir foule sous l’action de certaines influences. » (p.13-14).

« L’événement les plus simple vu par la foule est bientôt un événement transformé. Elle pense par images, et l’image évoquée en évoque elle-même une série d’autres n’ayant aucun lien logique avec la première (…). La raison nous montre ce que dans ces images il y a d’incohérence, mais la foule ne le voit guère ; et ce que son imagination déformante ajoute à l’événement réel, elle le confondra avec lui. La foule ne sépare guère le subjectif de l’objectif. Elle admet comme réelles les images évoquées dans son esprit, et qui le plus souvent n’ont qu’une parenté lointaine avec le fait observé. » (p.22-23)

Source : Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan Editeur, 1895. Edition électronique établie par E-Books.

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Klemperer sur le balancier

Sculture sur barreaux

« Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé. »

Philologue expulsé de sa chaire par les nazis, interdit de publication, exclu des bibliothèques, interdit de lecture d’ouvrages allemands, privé ainsi des mots, Victor Klemperer survécut à l’épreuve grâce à une réflexion intime et clandestine sur la langue nazie. Confiné dans une maison pour juifs conjoints d’allemandes, obligé de travailler en usine, c’est en s’arrachant à la fatigue au milieu de la nuit qu’il consignait dans son journal des observations sur cette langue corrompue qu’il a nommé LTI (Linga Tertii Imperii). A ce journal, il se tenait comme à un balancier. Voir aussi de « McCann sur le funambule et « Klemperer sur la langue nazie


« Un jeune garçon qui est au cirque avec son père lui demande : Papa, que fait le monsieur sur la corde avec le bâton ?  —Gros nigaud, c’est un balancier auquel il se tient. — Oh la la ! Papa, et s’il le laissait tomber ? —Gros Nigaud, puisque je te dis qu’il le tient ! » (p33-34)

« Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé. Aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet de malades ou de mourants, sur des tombes, dans la gêne et dans des moments d’extrême humiliation, avec un coeur physiquement défaillant, toujours m’a aidé cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive (…), retiens la manière dont cela se manifeste et agit. Et, très vite ensuite, cette exhortation à me placer au-dessus de la mêlée et à garder ma liberté intérieure se cristallisa en cette formule secrète toujours efficace : LTI, LTI ! » (p34)

Source : Victor Klemperer, LTI, langue du IIIè Reich, Pocket, 2013. Pages 33 et 34.

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